— Mais, objecta le triste Francis d’un ton agacé et piteux, tout est prêt pour votre départ ; si je parle maintenant de revenir sur ce qui a été arrêté, Adrienne se doutera de quelque chose… Voyons, ma chère enfant, vos craintes peuvent être vaines, et il serait plus sage d’attendre…
— Attendre quoi ? fit-elle avec emportement ; attendre que ma faute soit visible et que je devienne la fable de cette pension où on m’aura enfermée ?… Tenez ! vous êtes encore plus lâche que je ne croyais et je suis atrocement punie de vous avoir aimé !… Mais ne me poussez pas à bout ! Si vous refusez de me rendre le service que je vous demande, je vous jure que j’irai trouver Mme Adrienne et que je lui confesserai tout !
— C’est inutile ! murmura derrière eux une voix faible ; j’ai tout entendu.
Ils se retournèrent atterrés et, dans la pénombre, ils aperçurent Adrienne sur le seuil.
Sa pâleur était effrayante, ses traits s’étaient comme durcis et pétrifiés dans une expression tragique de désespoir et de ressentiment. On eût dit à la fois une Niobé et une Némésis. — Sauvageonne, les yeux fixes, agrandis par l’épouvante, demeurait fascinée par cette apparition austère, par ces regards terribles sous l’arc des sourcils rapprochés et menaçants, ce blanc visage de marbre encadré dans des cheveux bruns au milieu desquels tranchait cette mèche argentée qui accentuait si étrangement la physionomie d’Adrienne. — Francis, au contraire, essayant de se dérober à cette confrontation redoutable, s’était reculé et enfoncé dans la partie la plus ténébreuse de la salle.
Sans ajouter un mot, Adrienne, qui s’était d’abord dirigée vers le dressoir, versa une carafe d’eau dans un verre, et but avidement, puis elle s’appuya contre la table, et, d’une voix dont le calme contrastait avec l’altération de son visage :
— Oui, répéta-t-elle, j’ai tout entendu, et si je n’en suis pas morte sur le coup, c’est que de pareilles douleurs ne tuent sans doute que lentement… C’est infâme, ce que vous avez fait, mais je n’ai ni la force ni le cœur de vous dire tout ce que j’en pense… Je ne vous ai jamais voulu que du bien à tous deux, et vous avez empoisonné ma vie… Je n’ai plus qu’un désir : m’en aller de ce monde au plus vite !…
Elle fut interrompue par Sauvageonne, qui s’était brusquement agenouillée à ses pieds. Elle baisait le bas de sa robe et lui demandait pardon à travers des sanglots.
— Assez, ma pauvre Denise, reprit Adrienne, tu es une malheureuse !… Pourtant je comprends encore que tu te sois laissé séduire, puisque ce malheur m’est arrivé, à moi qui avais plus de raison et de discernement que toi… Mais lui, mais cet homme qui m’avait juré fidélité et affection et qui a abusé de ma bonne foi, de ma sottise, pour te déshonorer et m’outrager dans ma propre maison, je le regarde comme le dernier des misérables !
Si démonté, si anéanti que fût Francis, il comprit qu’il était de son intérêt de ne point se laisser maltraiter de la sorte sans regimber au moins en apparence. Il y allait de sa dignité d’homme et de mari, et, sortant de l’ombre où il s’était d’abord enfoui :