— Pourquoi ? je vous le demande !

— Dame ! suggéra la perceptrice, peut-être par économie… De pareils voyages doivent être coûteux.

— Allons donc ! Mme Adrienne n’est pas dans une position à regarder à un billet de mille francs.

— Enfin ! insinua Mlle Irma, en enfilant son aiguille, on dira ce qu’on voudra, mais je trouve tout cela fort extraordinaire… Ce départ en plein cœur d’hiver, ces deux femmes qui vont seules courir les routes, ces domestiques qu’on n’emmène pas, ce mari qui reste à la maison au lieu d’accompagner sa femme souffrante… Je ne sais pas si je suis faite autrement que les autres, mais cela me paraît invraisemblable ; quelqu’un viendrait m’apprendre qu’il se cache là-dessous quelque drame comme on en voit dans les mauvais ménages, eh bien ! je n’en serais pas étonnée.

— Pourquoi supposez-vous que les Pommeret fassent mauvais ménage ? objecta la notaresse.

— Quand un ménage est mal assorti, soupira Mlle Irma, il y a gros à parier que tout y va de travers… Ma sœur et moi, nous avons toujours pensé que ce mariage-là ne donnerait rien de bon…

Elle fut interrompue brusquement par une voix âpre et virile qui retentit derrière elle comme la trompette du jugement dernier :

— Mademoiselle Chesnel, Notre-Seigneur a dit : « Ne jugez point afin que vous ne soyez point jugés » ; et l’Ecriture ajoute : « Vous ne parlerez pas mal du sourd, et vous ne mettrez rien devant l’aveugle qui puisse le faire tomber… »

Les dames levèrent la tête craintivement et aperçurent le curé, qui était entré pendant le discours de Mlle Irma.

— Mesdames, continua sévèrement l’abbé Cartier, vous me semblez avoir oublié que le travail chrétien doit se faire en silence… C’est une des règles que j’ai établies en fondant votre ouvroir : je vous serai reconnaissant de ne plus l’enfreindre.