Là-dessus il les salua et disparut discrètement comme il était venu. Dans l’ouvroir brusquement silencieux on n’entendit plus que le craquement des étoffes déchirées, le grincement des ciseaux et le ruissellement de la pluie sur les vitres…

Ainsi que l’avait dit la perceptrice, Francis Pommeret se préparait à quitter Rouelles. Après avoir reçu une lettre timbrée de Lausanne, il se fit conduire un matin à la gare de Langres et monta en wagon. Bien loin de la montagne langroise, à travers les forêts rocheuses du Jura, la vapeur le poussa de Belfort à Soleure, de Neufchâtel à Lausanne. Il aperçut au passage, comme dans un rêve, des rivières impétueuses, des gorges profondes, des cimes neigeuses bordant l’horizon, puis enfin le lac Léman dans un encadrement de montagnes aux crêtes dentelées. Mais tous ces paysages nouveaux éveillaient à peine son attention. Il passait à travers ce splendide décor, comme un homme dont le cerveau est engourdi, dont les sensations sont pour ainsi dire amorties sous la pression d’une inquiétude pesante. A Ouchy, le bateau à vapeur, après avoir longé une rive bordée de vignobles, le déposa dans un village situé au milieu des vergers qui s’étendent entre Vevey et Clarens. C’était là que Mme Pommeret s’était installée avec Denise, dans une petite maison louée à un vigneron de la Tour-de-Peilz.

Avec une énergie et un sang-froid extraordinaires au milieu du désastre qui avait bouleversé sa vie, Adrienne avait suivi de point en point le plan qu’elle s’était tracé pendant la nuit même où elle avait surpris la conversation de Francis et de Sauvageonne. Elle avait eu le courage de feindre une grossesse et de l’annoncer à tous ceux avec qui elle était encore en relations, puis, dès qu’elle avait pu craindre que l’état de Denise devînt visible aux yeux des domestiques, elle s’était hâtée de l’emmener, sous prétexte d’un voyage de santé, dans le Midi. Les deux voyageuses s’étaient d’abord fixées à Lausanne, et Mme Pommeret avait exploré les environs pour y choisir un village bien obscur, bien enfoui dans les arbres, où l’on n’aurait à craindre aucune rencontre fâcheuse ; son choix s’était arrêté sur la Tour-de-Peilz, et après avoir achevé les arrangements nécessaires, le moment de la délivrance de Denise étant proche, elle avait enjoint à Francis de venir la retrouver dans son nouveau gîte, car la présence de ce dernier était nécessaire pour le dénoûment de la douloureuse comédie qu’elle jouait depuis des mois.

A la Tour-de-Peilz comme à Lausanne, Denise, sur l’ordre d’Adrienne, avait pris le nom de Mme Francis Pommeret, et quand Francis arriva, il passa aux yeux des gens du village pour le mari de la future accouchée. Vu leur âge à tous deux, la chose paraissait très naturelle, et le chagrin avait si bien vieilli la véritable Mme Pommeret, qu’elle pouvait sans difficulté jouer son rôle de belle mère. Ces derniers jours d’attente, qui avaient réuni dans cette solitude les trois acteurs du drame, furent cruels pour chacun d’eux. Il y eut là un échange muet de regards chargés d’humiliation, de désespoir et de colère, dont la violence tragique est impossible à rendre. Mais la souffrance la plus atroce fut celle d’Adrienne. Les préoccupations de la maternité prochaine absorbaient Denise physiquement et moralement ; Francis était aplati par la situation mortifiante où il se trouvait, par la conscience de son indignité et de son abaissement ; Adrienne les dominait tous deux de toute la hauteur de son immolation, de toute la grandeur de son désastre. Ayant conservé une effrayante lucidité d’esprit, elle ne passait pas une minute sans voir nettement et comme face à face la honte du présent et l’épouvantable perspective de l’avenir. Il fallait à cette Langroise toute la dureté de son tempérament de pierre, toute la force de ses nerfs d’acier, pour supporter la compression de cette longue et silencieuse torture.

Un soir, tandis que le soleil d’avril s’éteignait derrière les montagnes du Jura et que le lac prenait des teintes d’un bleu plus foncé, Denise, étendue depuis douze heures sur son lit de misère, poussa un dernier cri aigu. La sage-femme se tourna au bout d’un instant vers Adrienne et Francis, et tendit à ce dernier un petit être rouge et vagissant, en disant avec un sourire banal :

— Réjouissez-vous, monsieur, c’est un garçon !

Le malheureux, qui s’était dissimulé dans un coin et gisait sur un fauteuil dans un état d’affalement et d’hébétude, se sentit soudain secoué par un coup en plein cœur. Il tressaillit et se leva pour accueillir le fils qu’on lui annonçait ; mais Adrienne lui barra le passage, et, avec un terrible regard dont Pommeret seul comprit toute la virulence menaçante :

— Laissez-nous, dit-elle, vous nous gênez !

Et il sortit, sans même avoir pu contempler cet enfant qui était la chair de sa chair.

Le lendemain, accompagné de la sage-femme et de deux témoins racolés dans le voisinage, il allait déclarer la naissance de son fils devant l’officier de l’état civil et le faisait inscrire sur les registres de la Tour-de-Peilz comme l’enfant de « Pierre-Francis Pommeret et de Laurence-Marie-Adrienne Ormancey, sa légitime épouse, domiciliée avec lui à Rouelles (France). » C’était un mensonge sévèrement puni par ce code, dans la respectueuse terreur duquel il avait été élevé par sa famille et ses supérieurs administratifs ; mais depuis un an il avait menti et s’était parjuré tant de fois qu’une fausse déclaration ne le gênait plus guère.