Pendant le temps que dura la convalescence, Adrienne laissa à Denise la satisfaction de nourrir son enfant ; mais dès que la jeune mère put supporter le voyage, on prit congé du vigneron de la Tour-de-Peilz, et, par Genève, les deux femmes se dirigèrent sur Paris, où Francis les avait devancées. Là on s’arrêta pour choisir une nourrice à laquelle Adrienne fut présentée comme la véritable mère du nourrisson. Désormais les apparences étaient sauvées, et Mme Pommeret pouvait rentrer dans le village la tête haute.
Pourtant, si l’honneur était sauf, la vie intime des hôtes de Rouelles n’en demeurait pas moins douloureuse. Le supplice de cet intérieur tourmenté recommençait, rendu plus intolérable encore par les souvenirs du passé qui se levaient comme des fantômes de tous les coins de la maison pour rappeler à Francis, à Adrienne et à Denise les heures trop brèves d’une tranquillité à jamais troublée. Dès qu’elle fut sur le seuil de son logis, Mme Pommeret eut les prémices de cette souffrance qui devait être son lot de chaque jour. Il lui fallut subir les félicitations verbeuses et intéressées de ses domestiques, empressés à lui souhaiter la bienvenue et à s’extasier sur la bonne mine de l’enfant que la nourrice balançait doucement dans ses bras.
— Ah ! sainte Vierge ! s’exclamait Modeste, il est mignon comme un Jésus !… Et fort, et bien portant !… Chère créature du bon Dieu ! en voilà un qui sera gâté, et mijoté, et dorloté !… Il ne regrettera pas d’être venu au monde.
— Il ressemble déjà à madame, reprenait doucereusement Zélie ; positivement il a les yeux et le front de madame… Bien sûr que madame ne pourra pas le renier !
— Moi, disait à son tour Pierre en secouant sa casquette, je fais mon compliment à madame de ce que c’est un garçon… Voyez-vous ! sauf le respect que je dois à la compagnie, les filles, c’est une marchandise trop délicate, tandis que les garçons se tirent toujours d’affaire.
Et le chœur des congratulations bruyantes recommençait. On admirait la bonne figure et la belle santé de madame. — Pour sûr, on n’aurait pas dit, à la voir, qu’elle venait d’être si fortement secouée ! — Et Mme Pommeret était obligée de sourire, de remercier, de se montrer enchantée, afin de bien jouer son rôle de mère. Il fallait mentir à chaque heure, recevoir sans sourciller et d’un air réjoui les salutations du curé, les visites curieuses des voisins, les offres de service des commères du village. Denise, à son tour, était forcée de se prêter à cette comédie et de demeurer impassible, tandis qu’on lui enlevait sa seule consolation, sa seule propriété, l’enfant de ses entrailles. A chaque compliment adressé à Adrienne, il lui semblait qu’on la dépouillait, qu’on lui volait un peu de sa propre personnalité. Un tourment nouveau, la jalousie maternelle, envenimait encore sa blessure. Elle sentait des bouffées de colère et des cris de révolte lui monter à la gorge, quand elle songeait que cet enfant ne serait jamais à elle. Parfois elle était tentée de l’emporter dans son tablier et de s’enfuir à travers bois ; elle n’était retenue que par la crainte de faire pâtir le pauvre innocent, qui, du moins, à Rouelles avait la vie douce et un avenir assuré.
Quant à Francis, entre ces deux femmes mortellement blessées, qui le méprisaient également, il menait l’existence la plus lamentable et la plus amoindrie qu’on pût imaginer. Il n’essayait même plus de regimber et d’affirmer les droits de maître et de père qu’il tenait de la loi ; un regard d’Adrienne et de Denise, un coup d’œil, glacé comme une bise de décembre ou meurtrier comme une flèche empoisonnée, suffisait pour réduire à néant ses velléités de rébellion ; il rentrait sous terre et buvait amèrement son humiliation.
Quand ces trois êtres se retrouvaient par hasard réunis dans la même pièce, seuls et les portes closes, il semblait qu’on entendît gronder en eux sourdement un orage de rancune et de désespoir. Leur masque d’impassibilité tombait. Leurs yeux lançaient des éclairs violents et agressifs ; leur silence même était lourd de menaces et de reproches. Dans cette atmosphère de haine et de douleur, seul, l’enfant, du fond de son berceau, souriait à la vie et gazouillait, comme un oiseau familier qui bat des ailes et chante dans la chambre d’un mort.
Il y avait dans cet intérieur de Rouelles une trop effrayante accumulation de nuages orageux pour qu’un jour ou l’autre la tempête n’éclatât point. A force de refouler ses déceptions, ses chagrins et son indignation, Mme Adrienne, en dépit de son énergie de fer et de son empire sur elle-même, en était arrivée à tendre douloureusement tous les ressorts de son organisation nerveuse. Sa santé s’était de nouveau altérée ; elle ne dormait plus, était sujette à des hallucinations passagères et se surprenait parfois à parler tout haut, à rêver les yeux ouverts. Son humeur devenait de plus en plus irritable ; elle ne pouvait voir Sauvageonne s’approcher du berceau de l’enfant sans avoir des accès de colère qui passaient aux yeux de son entourage pour des mouvements de jalousie maternelle.
Un soir de la fin de mai, tandis que la nourrice dînait à la cuisine avec les domestiques, Adrienne, qui s’était retirée chez elle, dressa tout à coup l’oreille. Son ouïe avait acquis une sensibilité extrême et presque maladive ; il lui semblait distinguer à travers les cloisons la mélopée traînante d’une berceuse chantée en sourdine dans la pièce où la nourrice couchait avec son nourrisson. Elle se dirigea précipitamment vers cette chambre, ouvrit brusquement la porte, et une flambée de colère lui monta au visage.