La Comtesse.—Je ne me pique pas d'être un môle de luxure contre lequel doivent se briser tous les désirs. J'aime à les faire naître, à les fomenter, à les satisfaire, à les ressusciter. J'en fais gloire. Personne ne sortit jamais humilié de mes bras, ni méditant le projet ingrat de n'y plus revenir. Sur ce pied, j'ose me préférer à celle qu'on m'oppose. Au reste, je la verrai ce soir, je prendrai sa mesure, et n'hésiterai pas à la défier si je la trouve digne de ma colère; on saura qui de nous deux a plus de talent et d'intrépidité.
Le Comte.—Magnanime dévouement! ma chère Comtesse; d'avance je parie pour vous…
La Marquise, à la comtesse.—Je suis enchantée d'avoir pu te piquer, puisque cela nous vaut d'avoir vu dans tout son jour la portée de ton insigne émulation…
Le Comte, interrompant.—Voilà qui est fort bien, mais si nous nous jetons ainsi dans les égarées, notre lecture ne finira jamais.
La Marquise.—Nous écoutons.
Le Comte, lit.—«Huitième couple! le marquis Dietrini; Mlle de Nimmernein. Note. Le marquis, beau, jeune et riche, Florentin, serviteur des dames a posteriori, sans cependant les négliger sur le pied courant. Mlle de Nimmernein…» (Parlé.) Celle-ci je la connais à fond. Voyons ce qu'en dit la note. (Lu.) Blonde parfaite, à qui l'horreur d'épouser un vieillard puant et bossu fit déserter l'Allemagne» (Parlé.) Le fait est véritable (Il lit.) «Elle est douce comme un agneau, se pâme dès qu'on la touche, se laisse violer tant qu'on veut; devient par une suite de sa constitution physique et morale, la victime de tous les caprices. Fille d'esprit, instruite, ayant des talents: tout lui convient comme elle convient à tout le monde. Avec les gens froids, elle raisonne, avec les enjoués, elle rit, boit avec les buveurs; jure et fait tapage avec les militaires; en un mot, joue, veille, hausse et baisse tous les tons, selon que l'exige la scène dans laquelle elle se trouve chargée d'un rôle.» (Parlé). Ce portrait est parfaitement ressemblant; toutefois, comme dans les moments décisifs, elle ne se mêle de rien et ne partage point la besogne, bien des gens pourraient ne pas goûter son indolente jouissance. J'ai eu le premier, à Paris, ce chef-d'œuvre germanique. Tête-à-tête avec Mlle de Nimmernein dans ma petite maison des boulevards, je la mets nue… Oh! sans hyperbole je crois voir respirer Galathée après le dernier coup de ciseau de Pygmalion. Ivre de désir, je la renverse à moitié sur le bord d'un grand lit, à mon approche, elle devient rose de la tête aux pieds: immobile, elle m'attend, me reçoit, me laisse faire sans se donner autre peine que celle de déployer en crucifix deux bras de proportion divine et de soupirer en murmurant: Herr Jesus! mein Gott! Ses entrailles frémissent. Je me sens à la nage et voilà deux grands yeux bleus fermés, ma nymphe morte, distillant après ma retraite l'humeur bouillante où je venais d'être noyé…
Cependant je me rappelle qu'une lettre d'affaire très importante exige de ma part une prompte réponse: j'écris trois pages et reviens à ma beauté. Elle n'a pas changé d'attitude: un baiser profond à travers deux rangs de perles lui fait pousser un soupir. «Que d'attraits!» m'écriai-je, pénétré d'admiration et semant partout mes brûlantes caresses. «Mais quoi! ne pourrais-je donc pas jouir de l'aspect enchanteur de ce que me dérobe votre pose actuelle?» Je n'ai pas achevé que déjà la charmante Nimmernein s'est roulée sur le ventre, les jambes pendantes, le râble horizontal et les fesses en valeur. Nouveau prodige de perfection! Je me sens renaître mille fois plus épris. Je baise et presse les superbes cheveux, je rends hommage à la chute des reins… miraculeuse…
«Sodann! se contente-t-on de me dire, d'une voix douce comme un flageolet, «mach urtig, mein herz; es thut mir weh!»
La Comtesse.—Ce qui signifiait?
Le Comte.—Oui-dà! fais vite, mon cœur: cela me fait mal.