Vers la fin de 1776, le chevalier parcourt Bruxelles, Namur, Louvain. Il compose ses Contes nouveaux, ouvrage faible dont tout l'intérêt réside dans les détails autobiographiques qui y sont consignés. Nerciat fait alors connaissance avec le prince de Ligne qui agréa la dédicace des contes nouveaux. Ils parurent l'année suivante, A Liège, lit-on sur le titre, et le nom de l'auteur se trouve à la signature de l'Epître dédicatoire. Ces contes n'étaient ni libres ni très spirituels, mais souvent trop longs et d'une lecture assez pénible. Nerciat avait perdu sa grâce et son charme, il s'ennuyait et ennuyait les autres. Son amitié avec le prince de Ligne dut être assez intime. Si l'on en croit une note des Contes nouveaux, Nerciat pouvait se vanter de connaître les secrets du Prince.

Celui-ci, cependant, n'a jamais, à ma connaissance, cité nommément Nerciat, c'est tout au plus si dans cette œuvre considérable, où les beautés ne manquent pas et qui parut en 24 volumes à partir de 1795, sous le titre de Mélanges militaires, littéraires et sentimentaires, j'ai trouvé une note qui pourrait se rapporter à Nerciat. Il s'agit de la Noce interrompue, comédie en trois actes, mêlée d'ariettes. Le prince de Ligne dit: «Je voudrais avoir la musique qui avait déjà été faite pour cette petite pièce: mais je ne sais ce qu'elle est devenue, pas plus que celui-ci qui l'avait composée. Ce que je sais, c'est que je n'ai pas eu le temps de la faire exécuter».

Ensuite Nerciat se remet à voyager et sans doute devint-il à cette époque un agent secret comme Mirabeau, comme Dumouriez. On le retrouve en 1778 à Strasbourg où il fait paraître sa comédie de Versailles: Dorimon ou le marquis de Clairville. Il visite les bords du Rhin et fait réimprimer en Allemagne, pour sa satisfaction, Félicia, dont il n'existait pas d'édition correcte. Ensuite on perd sa trace jusqu'en 1780.

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En 1780, la cour du Landgrave de Hesse-Cassel brillait de son plus grand éclat. On n'y avait jamais connu une telle splendeur. Le rococo y triomphait et à la vérité, ce faste n'allait pas sans mesquinerie; il sentait l'imitation. Il avait été importé de France et les bons Hessois ne voyaient pas tout ce luxe étranger d'un bon œil. Le Landgrave Frédéric II était monté sur le trône, en 1760, succédant à son père Guillaume VIII. Frédéric avait prouvé sa valeur en combattant à la tête des troupes hessoises pendant la guerre de Succession d'Autriche. Pendant la guerre de Sept Ans il avait passé au service de la Prusse et en février 1759, le Roi dont il devait devenir un homonyme l'avait nommé général d'infanterie et vice-gouverneur de Magdebourg. Frédéric de Hesse-Cassel avait un caractère fantasque fait de mysticisme et de scepticisme. Son goût pour les pompes extérieures l'avait amené à se convertir au catholicisme et, pour rassurer son père alarmé par cette conversion, il signa sans difficulté l'Acte d'assurance où il s'engageait à réserver aux protestants les fonctions de l'Etat et à n'accorder aux catholiques que le libre exercice de leur culte. Il était dévot à ses heures, mais l'on dit aussi qu'il n'avait passé dans l'Eglise Romaine que dans l'espoir d'obtenir la couronne de Pologne.

A sa cour, on ne parlait que le français, on s'efforçait d'avoir une élégance française, on observait l'étiquette de Versailles, car le Landgrave méprisait tout ce qui était allemand et particulièrement la littérature allemande pour laquelle commençait alors l'époque des chefs-d'œuvre. La beauté des troupes de Hesse était renommée. Frédéric II amassa un trésor de 60 millions de thalers en vendant des mercenaires à l'Angleterre pendant la guerre d'Amérique.

Cette prospérité permit au landgrave de satisfaire ses goûts fastueux. Il fit venir de France un architecte, Simon-Louis Ry qui embellit Cassel, abattant les remparts, dessinant des jardins à la Lenôtre. Tischbein, peintre allemand, mais de talent si français qu'on l'a comparé à Nattier, fut chargé de la décoration des appartements princiers.

Le landgrave entretint aussi une troupe dramatique et lyrique qui jouait les chefs-d'œuvre classiques de la scène française, les opéras et les opéras-comiques français, car Frédéric, contre le sentiment de l'Allemagne du XVIIIe siècle, préférait la musique française à l'italienne, de même qu'il mettait avant toutes les autres la littérature française de son temps. La dévotion du Landgrave ne l'empêchait pas au demeurant de partager les idées des Encyclopédistes et d'honorer Voltaire avec lequel il correspondait.

A cette époque, le philosophe de Ferney était fort embarrassé d'un de ses admirateurs qui se trouvait dans une mauvaise situation.

Jean-Pierre-Louis Luchet, Marquis de La Roche du Maine, puis marquis de Luchet, était né à Saintes en 1774. Il avait pris du service dans un régiment de cavalerie et avait démissionné pour épouser une Genevoise. A Paris, il mena grand train et se tailla de beaux succès littéraires. Mais la marquise eut le tort d'admettre dans son salon les mystificateurs fameux pour avoir turlupiné ce bizarre et ridicule Poinsinet qui finit par se noyer dans le Guadalquivir, à Cordoue: «Notre langue lui doit, disent les Mémoires secrets, de s'être enrichie du terme de mystification, terme généralement adopté, quoi qu'en dise M. de Voltaire, qui voudrait le proscrire on ne sait pourquoi».