Mais ces mystificateurs, parmi lesquels on comptait le comte d'Albanel, l'avocat Coqueley de Chaussepière, les acteurs Préville et Bellecour, de la Comédie-Française et un commis dans les fourrages qui était connu sous le nom de Lord Gor, firent d'autres victimes que Poinsinet et ils mystifièrent grossièrement différentes personnes. Sur la plainte d'une dame de qualité, la police intervint. Il y eut des menaces de prison. Cette affaire finit par s'arranger, mais tout le monde tourna le dos aux Luchet et toutes les portes se fermèrent devant eux.
A cela vint s'ajouter la faillite du marquis qui s'occupait de mines. Il dut fuir et après un séjour chez Voltaire, il s'en alla à Lausanne où il fonda en 1775 les Nouvelles de la République des Lettres. Il engloutit ainsi ce qui lui restait de fortune. C'est alors que Voltaire le recommanda au landgrave de Hesse-Cassel qui l'accueillit.
Luchet était un homme agréable et disert. Les Allemands, même ses ennemis, accordaient qu'il fût un «connaisseur en beautés théâtrales comme presque tous les Français de qualité». Sa réputation de littérateur était faite.
Il plut beaucoup à Frédéric II qui dès le 1er juin 1776 écrivait à Voltaire: «Plus je connais M. de Luchet, plus je l'estime. Quel charme dans la conversation; quelles idées nettes! Il s'exprime avec la plus grande facilité et précision. Je l'ai fait directeur de mes spectacles et l'on dirait qu'il est fait exprès pour cette place». C'est pour Luchet l'époque des triomphes: il est successivement nommé conseiller privé, directeur du Théâtre-français, surintendant de l'orchestre de la cour, bibliothécaire du Muséum de Cassel, secrétaire perpétuel de la Société des Antiquités fondée à Cassel en 1777, historiographe du Landgrave, vice-président du cercle du commerce à Cassel. Il était déjà ou allait devenir membre de la Société d'Agriculture de Berne, des Académies de Marseille, de Turin, de Dijon, de Saint-Pétersbourg, d'Erfuhrt, de celle des Arcades, de la Société des Antiquaires de Londres, de la Société royale de Lunebourg, de l'Institut de Bologne, etc. Tout-puissant à la cour du Landgrave, il y introduit des compatriotes.
Comme intendant de la musique et des spectacles de la cour, le marquis recrutait et dirigeait la troupe française, qui jouait à Cassel, et suivait la cour dans ses déplacements d'été, à Wabern, à Geismar, à Weissenstein. Dans ces résidences on jouait devant la cour seule.
M. de Luchet s'occupait de la mise en scène et c'est lui qui désignait les pièces à représenter. Sachant que le Landgrave serait flatté que l'on jouât pour la première fois à Cassel des œuvres d'auteurs français, Luchet recherchait les pièces nouvelles.
Vers la fin de 1779 il reçut l'offre d'un opéra-comique. Celui qui l'offrait, et qui était l'auteur des paroles et de la musique, s'appelait le Chevalier Andrea de Nerciat. Le marquis de Luchet, qui l'avait connu à Paris, brillant officier de la maison du Roi, se dit que ce serait une bonne recrue pour la cour de Frédéric, que ce lieutenant-colonel français, auteur et musicien, et lui répond que l'opéra-comique est reçu et que si l'auteur se trouve sans situation, il n'a qu'à venir à Cassel où on lui en trouvera une.
Le chevalier de Nerciat fut très flatté. Il pensa qu'on utiliserait ses talents comme sous-directeur des spectacles ou dans quelqu'autre fonction du même genre et se mit en route. Il arriva à Cassel dans les premiers jours de février 1780 et fut très bien reçu. Il se logea dans la haute ville neuve[20]. On le nomma aussitôt conseiller et sous-bibliothécaire de S. A. S. le landgrave Frédéric II. Nerciat n'entendait rien à cette fonction, mais il accepta le poste, en attendant mieux. Par reconnaissance, peu de jours après son arrivée, il donna lecture à la Société d'Antiquités d'un discours dans lequel il manifestait son étonnement devant les projets magnifiques d'un prince, un des plus grands pour la protection qu'il accordait aux sciences et aux arts, un des meilleurs pour le souci qu'il prenait du bien-être de ses sujets: c'était un Titus, un Auguste, etc. Le discours eut le succès qu'on en attendait et Nerciat devint un courtisan apprécié dans la cour frivole du landgrave.
[20] Je pense qu'Andrea de Nerciat venait de se marier. Sa femme mourut probablement en couches en 1782. Quoi qu'il en soit, le chevalier se remaria en 1783.
Le marquis de Luchet y tenait la première place. On l'appelait «le roi du pays». Il régnait véritablement, décidant de tout ce qui avait trait au goût, à l'élégance, à l'étiquette, et Frédéric l'écoutait avec déférence. Il y avait aussi le marquis de Trestondam, qui de 1772 à 1780, figure sur les états de la cour comme «premier gentilhomme de vénerie». Il était glückiste et musicien de talent. Ses talents sur le violon étaient, paraît-il, incomparables, il y joignait ceux de danser le menuet à ravir et d'être redoutable dans ses fréquents duels. A partir de 1781, il seconda Luchet comme sous-intendant de la musique. On voyait aussi un maestro nommé Fiorillo qui écrivait des Opéras légers, un chimiste du nom de Prizier qui coûtait cher au Landgrave, un français officier au service de la Hesse, le marquis de Préville, des savants comme Forster, Johann von Müller, Sœmmering, Dohm, des artistes comme Böttner et Nahl, et le chevalier Andrea de Nerciat qui parmi tous ces courtisans dont les conservations roulaient sur l'art militaire, l'Encyclopédie, le magnétisme, la littérature ou la musique, racontait avec grâce ses voyages ou gravement tenait des propos sur la philosophie française. Ce dernier trait est rapporté par Lynker, un des rares auteurs qui mentionnent Nerciat; et c'est d'ailleurs tout ce qu'il en dit[21].