De l'homme le moins traitable

Désarme enfin la rigueur.

Certains livrets d'aujourd'hui ne valent pas celui de l'heureuse témérité.

La même année, Nerciat fit paraître le texte de son opéra-comique, à Cassel, mais la musique resta inédite. Jusque-là le chevalier n'avait guère été dans cette bibliothèque dont il était le Sous-Bibliothécaire. Il n'avait pas eu le temps. Mais le Bibliothécaire en chef le rappela à ses devoirs. Le marquis de Luchet avait en effet trouvé en venant à Cassel que les livres de la Bibliothèque étaient mal classés. Un de ses amis lui avait fait une description de la Bibliothèque du comte de Clermont. Luchet s'enthousiasme pour le plan d'après lequel elle avait été conçue, et ayant adopté ce plan, il rédige un Projet d'arrangement de la Bibliothèque dans le Muséum Fridericianum présenté à Son Altesse Sérénissime Mgr le Landgrave, par son premier Bibliothécaire à Cassel ce 29 février 1779. Tout était rangé sous cinq dénominations ou facultés: Théologie, Jurisprudence, Sciences et Arts, Belles-Lettres, Histoire. Le Landgrave adopte aussitôt le projet et le marquis fait diligence pour qu'il soit exécuté. Les livres sont envoyés au relieur et au fur et à mesure de leur retour, classés sur le nouveau plan dans le nouveau catalogue. A cette époque la direction intérieure du Muséum était confiée à un certain Schminke qui s'opposa à tout changement et préféra se démettre de son poste plutôt que de prêter la main aux fantaisies de Luchet. Outre les deux bibliothécaires, il y avait à la bibliothèque un Bibliotheksskribent. Luchet engage de nouveaux employés: un ancien comédien français, deux anciens valets, un inspecteur des lanternes révoqué et tombé dans la misère, un ci-devant négociant dont le négoce n'avait pas réussi, qui vivait d'écritures, tenait des livres et à l'occasion faisait des courses, et enfin un sous-officier du 1er bataillon de la garde. Tout ce monde changeait les étiquettes sous la direction du Bibliotheksskribent. Les savants de Cassel ne voyaient pas d'un bon œil ces modifications et le Bibliotheksskribent, homme du métier, était le premier à protester dans la ville, disant que les précédents bibliothécaires étaient fondés dans leur science et n'auraient pas attendu messieurs de Luchet et Nerciat pour établir une classification nouvelle, utile aux savants et amateurs de lettres. Cependant il n'osait enfreindre les ordres du marquis tout-puissant et les exécutait, se promettant de prendre sa revanche. Ce Bibliotheksskribent se nommait Friedrich Wilhelm Strieder. Il était né à Kinken le 12 mars 1739 et il mourut à Cassel le 13 octobre 1815. Il avait d'abord servi dans les troupes hessoises et était employé à la Bibliothèque depuis le 13 décembre 1765. Après la mort du Landgrave Frédéric II et le départ du marquis de Luchet, il fut nommé Premier Bibliothécaire. Il haïssait les Français et c'est lui qui nous a conservé le récit de ces petits événements[23].

[23] Grundlage zu einer Hessichen Gelehrten und Schriftsteller Geschichte seit der Reformation bis auf gegenwaertige Zeit… (Cassel, 1788), tome 8.

A vrai dire, Strieder ne nous dit pas le rôle qu'il a joué, mais qu'on devine.

Inexperts, les nouveaux employés de la Bibliothèque multiplièrent les erreurs. Un jour, le marquis de Luchet vint au Muséum et voulant donner un exemple sur la façon de classer les livres, inscrivit gravement dans le catalogue: Commentaires de Saint-Paul sur quatre épîtres de saint Paul, Galates, Ephésiens, Philippiens, Colossiens, Genève 1548. En réalité, il s'agissait des commentaires de Calvin sur les Epîtres de Saint-Paul.

Le Chevalier de Nerciat vint aussi. Il apportait ses ouvrages imprimés pour en faire don à la Bibliothèque. Ils y figurent toujours. Ce sont: Contes nouveaux, Dorimon ou le marquis de Clairville, Constance ou l'heureuse témérité et Félicia ou mes fredaines, édition de 1778, sans indication de lieu, en quatre volumes.

Le chevalier de Nerciat ayant vu le buste du Landgrave qui se dressait dans la Bibliothèque, composa aussitôt ces vers:

Frédéric à la gloire alliant les vertus,