[26] En allemand.
«Très noble Monsieur,
«Monsieur le très honorable conseiller, je n'hésiterais pas un instant à insérer mot à mot dans ma Correspondance, conformément à votre demande, l'écrit dont vous m'avez honoré le 22 courant, si d'une part il n'était pas à craindre que cette lettre imprimée mot pour mot ne causât à Cassel une trop grande sensation, désagréable pour vous-même; d'autre part, il règne dans cet écrit un malentendu au sujet d'un mot allemand qui vous a conduit à d'injustes conséquences.
«Ungelehrt ne signifie pas ignorant ni ignare, mais il désigne le manque de ces connaissances littéraires qui sont indispensables aux Savants de profession, par exemple: connaissance de la langue latine, de la bibliographie, etc. Un capitaine, un Banquier peut ne pas savoir décliner mensa, mais plaise au ciel qu'on ne l'appelle pas pour cela un ignorant. Seulement, lorsque ces connaissances littéraires manquent dans une charge qui suppose nécessairement un homme de lettres, alors ce défaut deviendra blâmable. Un homme de lettres n'a pas besoin de connaître l'équitation et personne ne le blâmera à cause de cela, comme on ferait s'il était écuyer.
«L'affaire ayant été portée par la Goth. gel. Zeitung devant le seul tribunal qui lui convînt, le tribunal du public (car devant quel tribunal de Cassel aurait-on pu la plaider?) deux cas seulement se présentent.
«Ou bien, les dénonciations de la Gothaer Zeitung ne sont pas vraies. En ce cas, je demanderais seulement une attestation de l'un de Messieurs les Bibliothécaires; elle serait aussitôt imprimée et les calomniateurs seraient entièrement confondus.
«Ou bien, elle est vraie. Et il est alors prouvé que l'artisan de cet agencement n'entend pas le latin, n'a pas de connaissances bibliographiques et que par conséquent il n'aurait pas dû s'occuper d'une bibliothèque publique qui reçoit chaque semaine tant de voyageurs.
«En conséquence, je vous conseillerais de provoquer le silence sur ce qui tombe le plus sous les yeux, sur ce qui attire l'attention des connaisseurs et de m'envoyer, en vue de la publication, à moi ou à tout autre rédacteur d'une feuille mensuelle, un avis manuscrit qui nous informerait que:
«Sur les cartouches on ne lit point Europæana mais Europæa, ni Exeuropæana mais Asiat. Afric. Americ. et ainsi de suite;
«Que Mosheim ne se trouve pas parmi les Pères de l'Eglise mais là ou là, etc.
«Ainsi tout serait bien fait. Chaque voyageur pourrait ensuite contrôler lui-même cet avis et l'odieuse enquête pour retrouver le premier auteur cesserait.
«Vous ne m'avez point demandé en quoi cette affaire me regardait, ni pourquoi j'ai fait reproduire l'article de la Gothaer Zeitung, et cette question certes, vous ne me la ferez pas. Vous êtes un Français et l'une des plus nobles et des plus fréquentes vertus nationales de cet aimable peuple, c'est le patriotisme.
«Lorsqu'il y a de cela six mois vous parliez presque chaque jour avec un voyageur qui venait de Paris et vous racontait avec des rires l'érection, en public, d'une statue qui contre toutes les règles de l'Art—à Paris où l'on connaît cet Art—due au ciseau d'un Allemand, avait été ornée d'inscriptions françaises telles que le grand Duguesclin ne les aurait certes pas écrites, votre patriotisme n'en fut-il pas excité et réchauffé?
«Cassel est en petit, pour nous Allemands, ce qu'est en grand Paris pour les Français. Cassel est notre orgueil. De plus, nous, habitants de Gœttingue, avons un intérêt tout spécial à cela. Cassel et Gœttingue se servent mutuellement, et maint illustre voyageur ne viendrait pas dans notre région, si les deux villes n'étaient d'aussi proches voisines.
«Pour les deux ouvrages imprimés que vous avez bien voulu m'envoyer comme cadeau, je vous présente mes remerciements les plus obligés. L'examen de ces deux ouvrages m'a confirmé dans la haute idée que j'ai de vos talents dans ce beau compartiment de l'érudition et desquels la renommée avait déjà fait impression sur moi.
«Pardonnez-moi si j'écris en allemand. A la vérité, j'entends le français, mais je ne m'aventure pas à l'écrire parce que je cours le danger de faire à chaque ligne une Exeuropæana.
«Dans l'avenir, je saisirai avidement chaque occasion de vous donner des preuves effectives de la considération très distinguée avec laquelle j'ai l'honneur d'être votre très obéissant serviteur.
Schlœzer.
«Gœttingue, le 26 février 1781.»
La politesse et l'ironie de cette réponse ne découragèrent point Nerciat et l'on a lu la lettre que, sans craindre le scandale, il écrivit ensuite au rédacteur de la Goth. gel. Zeitung.
Le marquis de Luchet fit semblant de ne rien savoir. Il écarta tout doucement Nerciat de la cour et le confina dans ses misérables fonctions d'employé à la Bibliothèque, mais le chevalier se garda bien depuis lors de collaborer en quoi que ce fût au fameux catalogue.
Nerciat resta un an encore à Cassel. Son nom figure en 1781 et en 1782 dans le Hochfuerstl. Hessen-Casselischen Staats- und Adress-Calender et il s'y trouve indiqué comme il suit: «Rath und Sous-Bibliothecar, Herr chevalier de Nerciat.»
Cependant, Nerciat cherchait à se procurer une autre position. Il quitta son poste de sous-bibliothécaire à Cassel en juin 1782 et entra au service du Prince de Hesse-Rheinfels-Rotenburg, qui en fit son Baudirector, c'est-à-dire son directeur ou intendant des bâtiments. Nerciat avait laissé à Cassel sa femme qui était enceinte.
Parmi les manuscrits conservés à la Landesbibliotek de Cassel on en trouve un sous la cote: Mscr. Hass. fol. 450 qui contient un grand nombre de renseignements de toutes sortes, rassemblés par Rudolf de Butlar, et concernant les familles nobles de la Hesse ou ayant séjourné dans ce pays. Une page contient l'indication suivante:
Monsieur le chevalier de Nerciat, Hesse-Rotenburg Oberbaudirektor
Georg
Philipp
AugustGet. Oberneust. fr. Gem. 9 — 15
—
101782
| Georg Philipp August | ||
| Get. Oberneust. | ||
| fr. Gem. | ||
| 9 | — | 15 — 10 |
| 1782 | ||
Ce qui signifie qu'un fils de M. le chevalier de Nerciat, surintendant des bâtiments de la Hesse-Rotenburg, naquit à Cassel, le 9 octobre 1782, et qu'il fut baptisé le 15 octobre, à la paroisse française de la haute ville neuve de Cassel, sous les noms de Georges-Philippe-Auguste.