«Figure-toi, chère Juliette, l'excès de mon étonnement, lorsqu'au lieu d'un morveux tel que je me l'étais imaginé et qu'annonçait peut-être l'invitation de Cudard, je vis s'avancer avec grâce un jouvenceau de la meilleure tournure, très grand pour son âge, svelte, à la physionomie noble, et beau!… ma chère, beau comme Adonis. J'ai peut-être le malheur d'avoir quelque chose d'un peu repoussant pour les gens qui ne me connaissent point, et c'est pourquoi sans doute le sourire du vicomte fut coupé sur-le-champ par l'air le plus composé; je vis ses longs et beaux yeux noirs s'abaisser vers la terre. Il fit un temps d'arrêt, rougit et devint céleste… Ce ne fut qu'une minute plus tard qu'il put, en hésitant, me faire un compliment, d'ailleurs fort honnête. Cudard, déjà très familier, et qui avait le ton de l'ascendant, prit alors la parole avec assurance et me dit:

—Il faut nous excuser, Mademoiselle. Nous sommes écolier; nous n'avons rien vu encore; ainsi, notre embarras est bien pardonnable.

—Pédant (manquai-je de lui répliquer)! tu serais moins audacieux et bien embarrassé toi-même si tu pouvais sentir le ridicule de ton rôle; va, ta médiation est ici bien inutile.

«En effet, le trouble du bel adolescent, sa gêne respectueuse, les grâces que cette louable timidité prêtait à sa charmante figure, avaient bien plus d'éloquence que les sottes excuses de l'abbé! Je ne pus m'empêcher de couvrir celui-ci d'un regard peu flatteur pour sa vanité, s'il eût été saisi; mais cet homme, plus histrion qu'observateur, allait de l'avant et parlait comme se croyant inaccessible à la critique.

«Comme je n'étais pas assez fatiguée pour ne pouvoir trouver de plaisir à me promener, je témoignai l'envie de parcourir les jardins du château. Nous nous y rendîmes donc aussitôt que mes nouveaux compagnons eurent quitté leur attirail de cheval, et que j'eus fait moi-même un peu de toilette.

«Pendant cette promenade, je fus aussi parfaitement contente du petit vicomte, que mécontente de l'excédant abbé. Ce présomptueux ne s'était-il pas donné les airs de me questionner de mille manières, toujours en me priant beaucoup d'excuser!

«Mais (disait-il) on ne peut voir mademoiselle sans prendre à tout ce qui la concerne le plus vif intérêt. Oui (essayant de me prendre affectueusement la main), je voudrais avoir le bonheur de vous connaître à fond, afin de pouvoir… vous devenir peut-être fort utile. (Ma mine aurait dû l'embarrasser: il osa poursuivre.) Une jeune personne qui prend pour époux un homme âgé doit,… sur bien des articles, être de bonne heure préparée.

—Je ne vous entends pas, Monsieur l'abbé.

—C'est que… dans l'état que vous allez embrasser, tout n'est pas roses; il s'en faut beaucoup.

—J'avais imaginé que les gens du vôtre avaient assez peu de connaissance de ce qui regarde l'ordre où je vais entrer?