A Fontainebleau, le 3 novembre 17**
SECONDE LETTRE D'ÉROSIE A JULIETTE
«Je venais, chère et tendre amie, d'envoyer à la poste le premier volume de mes sottises, quand une seconde missive, adressée pour le coup directement à moi, m'a fait savoir qu'encore deux jours se passeraient sans que je visse arriver M. de Roqueval! Ainsi soit-il!
«Qu'ai-je besoin (me suis-je dit) de me trouver, même aussitôt, en face d'un homme à qui j'ai manqué (car il faut bien en convenir, à moins de prétendre à me mettre au-dessus de toutes les idées reçues)… avec un homme, enfin, devant lequel je ferai peut-être l'enfance (à vingt ans!) de rougir, comme si j'avais lieu de craindre qu'à son arrivée il ne lise sur ma physionomie que d'avance j'ai décoré son front!… Cependant, Juliette, il faudra bien qu'il soit sorcier s'il devine tout… et je le donnerais en cent… à toi-même, qui sais déjà la bonne moitié de ma galante équipée. En vérité, mon cœur, si je n'avais qu'une turpitude abominable à te raconter, je te ferais grâce du reste de mon aventure, mais quelques détails, selon moi, si bons à savoir, se mêlent à ma propre scène, que, de nouveau, je vais victimer mon amour-propre en faveur de ce goût décidé que je te connais pour toute peinture lascive.
«Après m'être volontairement et bien délicieusement donnée à mon petit séducteur, un retour vers la bégueulerie eût été quelque chose de fort ridicule; l'éprouver ne m'était pas possible; le feindre?… à quoi bon! Cette plate fausseté m'aurait assez mal réussi sans doute. Heureuse, parfaitement heureuse; pressant contre mon cœur l'être charmant avec lequel je venais de m'unir; donnant, recevant mille et mille baisers, et tous deux inaccessibles au souvenir de notre porte pleinement ouverte, nous jasions avec l'abondance et l'ivresse du contentement absolu…
—Comment, petit démon (dis-je à mon enfant gâté), se peut-il qu'à ton âge, et sortant d'un triste collège, tu aies pu former un plan de bonne fortune si rusé, si bien combiné?
—Hélas ma chère vie, je n'ai point de ruse; je n'avais rien prévu: tu es infiniment belle; tu m'as rendu amoureux; un désir violent agit vite et profite de tout; une occasion s'est offerte; je l'ai saisie; l'instinct du plaisir suffirait pour tout cela. Notre sympathie a fait le reste…
—Il n'y a pas, à ce que je vois, de novices parmi vous autres hommes, et l'on a grand tort de plaisanter aux dépens de ces prétendus timides qu'on croit ne savoir comment déclarer une première passion, et que les femmes, dit-on, quelquefois sont obligées de provoquer, pour qu'ils aillent un peu vite au but, quand elles le connaissent elles-mêmes et qu'elles ont résolu de les y pousser.
—Pardonne-moi, mon cœur; ces timides-là sont en grand nombre; on commence presque toujours par cette gaucherie que tu viens de décrire, et tout comme un autre, j'ai payé ce tribut. Mais on est plus ou moins chanceux dans la rencontre de la première belle à qui l'on adresse son voluptueux hommage, ou qui se fait un plaisir de nous le dérober… Je te dirais bien, dans ce genre, quelque chose d'assez piquant, et qui m'est relatif… mais près de toi, je ne saurais m'occuper que de toi seule… les moments sont courts… laisse-moi…
Il voulait…