—Non, non (lui dis-je), modère un instant ce transport, qui me flatte, mais auquel je ne veux répondre qu'après que tu m'auras fait confidence de ce que tu viens d'annoncer. Dis, dis-moi, cher toutou, qui fut, avant ce jour, l'heureuse friponne qui te donna les excellentes leçons dont tu as si bien profité?

—La nommer serait un crime[47]; mais sous le nom… de Lindane, si tu veux, je vais te crayonner le portrait d'une femme qui a si bien voulu se charger du tendre soin d'éclairer mon inexpérience, et de me donner les doux préceptes dont je viens de faire une si heureuse application. Cependant, ma divine, il faudra me permettre de remonter un peu plus haut, au risque de t'ennuyer; autrement j'aurais peine à te faire comprendre à propos de quoi cette fée bienfaisante m'apparut et voulut bien prendre à moi quelque intérêt.

[47] Solange a était fait pour trouver dans son propre cœur ce sentiment de justice et de reconnaissance; mais, outre cela, l'institutrice aimable (qu'il fera bientôt connaître vaguement) lui avait recommandé pour toujours la discrétion comme l'une des vertus les plus utiles aux galants et comme l'un des moyens les plus sûrs pour qu'ils aient beaucoup de femmes. En effet, celui qui n'a jamais cité ses bonnes fortunes, inspire la confiance; on hésite moins à le rendre heureux; il obtient des faveurs qu'on ne regrette point et qu'on ne regrettera jamais; et quand cette douce chaîne vient à se rompre, il conserve encore l'estime et l'attachement de celles qui n'ont plus d'amour, tandis que le fat, décrié, méprisé, trouve dans ses maîtresses désenchantées autant d'ennemies qui souvent font pis que de lui rendre difficiles de nouvelles intrigues. Que ne peut-on persuader de cette vérité l'essaim de ces avantageux, fatals aux amours, qui ne se plaisent qu'à diffamer celles qu'ils ont pu séduire! (N.)

«C'est maintenant l'ingénu Solange qui va t'entretenir, ma chère Juliette; et pour ne point l'interrompre, je te fais grâce des questions éparses que j'ai pu lui faire pendant son récit.

—Dès l'âge de treize ans, je sus (je ne me rappelle pas précisément à propos de quoi) qu'il existe entre ton sexe et le mien une différence de conformation. Certaines estampes immodestes que possédaient, dans le plus grand secret, quelques-uns de mes condisciples les plus formés, et qu'ils eurent l'imprudence de me montrer, occasionnèrent de ma part mille questions auxquelles ils se firent un plaisir de répondre. Dès lors, ces aimables instituteurs devinrent les objets de ma fervente amitié. J'appris d'eux tout ce qu'ils savaient eux-mêmes, c'est-à-dire bien plus (et j'en rougis) que ce qui concerne les vrais rapports de notre sexe avec le tien. Ils connaissaient, ces pervers! des pratiques palliatives de plus d'un genre. La première, qui me fut enseignée au bout de très peu de temps, me sembla bien douce et bien commode. Plus les sensations qu'elle procure sont nouvelles, plus elles sont ravissantes. Pendant près d'un an, j'en fis, quoique avec modération, mes uniques délices; mais je devenais grand garçon; on me crut digne enfin de recevoir un grade de plus: on me pressentit avec la bonne volonté de m'initier… j'en étais à peu près là quand il arriva ce que je vais dire.

«Il y avait dans notre collège un garçon de seize à dix-sept ans, sorti, je crois, des Enfants Trouvés, et domestique dans notre pédantesque solitude[48]. Ce balourd avait reçu de la nature un embonpoint frais et normal; sa tête ronde, moutonne, ornée d'une forêt de cheveux du plus joli blond, n'aurait pas mal été sur les épaules d'une grosse dondon de la basse classe du peuple. Claudin (c'est ainsi qu'on le nommait), simple, sot, pourtant babillard, était familier et si dominé par l'intérêt et l'appétit, que, pour le moindre argent, ou pour quelque friandise, on pouvait exiger de lui les choses les plus déraisonnables. Tous nos pédagogues, tous nos humanismes, philosophes, et, bien entendu, M. Cudard aussi, faisaient grand cas du maniable Claudin. Il visait au bouffon, cela faisait grand effet dans un séjour dénué d'amusements, et puis encore le petit rustre croyait bêtement, ou feignait de croire que, dans un collège, on se rend recommandable en affichant le désir de s'endoctriner. En conséquence, il paraissait épier avec soin les occasions où pendant nos récréations et d'autres moments de loisir assez rares le premier venu de nos pédants pouvait le faire lire, écrire ou répéter quelques tirades de livres classiques qu'il faisait semblant de savoir par cœur, bien qu'il n'y comprît pas une syllabe. Avec toute l'enfance de la maison, Claudin jouait un autre rôle. Pour quelques sous, pour une pomme, il endurait des mystifications, grimaçait, ou faisait de gauches contorsions du corps qu'il nommait ses tours de force. J'étais espiègle et gai: Claudin me faisait rire; et comme, pour sa gourmandise et son avarice, j'étais un de ses plus utiles chalands, il m'honorait d'un attachement particulier, je le traitais aussi comme un espèce de camarade.

[48] Le tableau qui suit, au défaut du coloris de la vraie volupté, que ne peuvent avoir les objets qu'il représentera, a du moins celui d'une confiance naïve qui peut mériter aussi bien l'indulgence du lecteur. D'ailleurs, tout ce que va raconter le petit vicomte est de nature à fournir de sérieuses réflexions aux parents qui confient leurs enfants à l'éducation vicieuse de certains collèges. En considération du but moral que nous avons cru démêler à travers l'incongruité de ces détails épisodiques, toutes réflexions faites, nous avons pris le parti de ne rien retrancher. On conviendra sans doute qu'en fait d'érotisme, les bornes entre le bon et le mauvais goût ne sont point encore fixées? (N.)

«Pourtant un jour:

—Claudin (lui dis-je avec quelque défiance), en vérité, je ne conçois pas pourquoi tu t'enfermes si souvent avec mon vilain abbé Cudard. Je crains bien que ce ne soit pour lui faire sur mon compte des paquets… Prends-y garde! si…

—Moi, Monsieur! Ah bien! c'est joliment moi qui fais des paquets à Messieurs vos précepteurs! Ah! dame! quand j'ai l'honneur d'aller vers eux, ils songent bien à me parler de leurs disciples, ma foi!