«Prévenue par nos cuistres de collège que le beau-fils et le petit camarade étaient deux grivois fort inflammables, elle avait judicieusement conçu que notre honteux mignonisme[52] était uniquement l'erreur d'un désir extrême et prématuré qui, ne pouvant, dans un collège, suivre sa véritable direction, s'en frayait une quelconque, telle que les circonstances pouvaient le permettre. Lindane (je l'ai su depuis) avait été galante et l'était encore; mais aussi réservée dans sa conduite que prudente, ou peut-être heureuse dans ses choix, jamais sa réputation n'avait souffert le moindre échec: on la citait, au contraire, comme un modèle de décence ainsi que d'amabilité. Son mari chassait tout le jour, buvait toute la soirée et dormait toute la nuit. Aucun parisien, pas même quelque voisin à tournure supportable, n'avait des habitudes au château…
[52] Ce mot est forgé sans doute: mais sommes forcés de le laisser, ne lui connaissant point de décent synonyme. (N.)
Pourquoi n'aurait-on pas essayé, dans des conjonctures aussi stériles, ce que pouvait valoir un marmot ingénu, tout neuf, pour le beau sexe, et qui passait déjà pour être de l'étoffe dont se font les hommes de plaisir! Lindane avait donc résolu, dès mon arrivée, de me convertir, et cela lui fut bien facile.
«La troisième soirée de notre séjour à la campagne, nous nous promenions deux à deux dans le jardin, moi posément aux côtés de Lindane, et l'abbé batifolant avec la luronne de soubrette. Il faut l'avouer, ma chère, je lorgnais de l'œil la petite marquise et la trouvais bien à mon gré; je soupirais même, à ce que je crois[53]. De temps en temps elle avait l'air de sourire, sans presque me parler. Nous allions d'un bon pas. Elle ouvre la grille du parc; nous y sommes. C'est un bois vaste, frais, délicieux. Nous y perdons bientôt de vue mademoiselle Victoire, pourchassée dans un détour par le petit égipan l'abbé…
[53] Tous ces détails ne devaient guère amuser Erosie, et nous supposons qu'ils ont contribué beaucoup à ce que le goût très vif qu'elle avait pour le petit Solange ait, comme nous l'avons su, fort peu duré. (N.)
«(Mais mes doigts fatigués ont peine à soutenir la plume, chère Juliette, permets que je la quitte un moment, laissant Solange et Lindane trotter le long d'une allée terminée par un cabinet rustique, à la porte duquel je viendrai bientôt les reprendre).
«—Entrons ici, dit Lindane, je ne serai pas fâchée de me reposer un moment, d'ailleurs… j'ai quelque chose d'intéressant à vous communiquer… Ouvrez, s'il vous plaît, le volet de cette petite fenêtre et refermez-la… Bon, poussez la porte… Ecoutez-moi bien, mon petit ami; surtout gardez-vous de m'interrompre[54]…—Oh! par ma foi! je n'y tiens plus; c'est assez babillé! dit, en se montrant dans la chambre… qui? le scélérat d'abbé Cudard! et ce monstre aussitôt s'enferme avec nous, empoche la clef et s'avance! Mon trouble, mon indignation, ma fureur ne se décrivent point, non plus que la stupeur, l'effroi de mon petit complice. J'avoue qu'en écoutant celui-ci, j'étais demeurée hors du lit, me prêtant beaucoup aux distractions amusantes d'une jolie main qui badinait avec le plus amoureux de mes charmes. Ainsi mon attitude était comme exprès choisie pour que l'insolent Cudard pût tout voir. Pour comble de disgrâce, Solange, couché tout de son long en face de moi, m'empêchait de rentrer vite, sous les couvertures; je ne pus que jeter sur mon visage ma chemise, remontée si haut et si bien engagée sous mes reins, qu'en la rabattant elle n'avait pu couvrir la honteuse lice de nos récentes prouesses…
[54] Nous sommes fâchés de ce que le récit de Solange, qui commençait à promettre quelque chose d'intéressant, se trouve si bien interrompu, que le reste de la lettre ne dit plus un seul mot de Lindane. Mais, par les soins que nous nous sommes donnés, la suite du discours de cette dame nous est parvenue, avec celle des aventures d'Erosie et de Solange; nous ne tarderons pas à publier ce supplément. (N.)
«Solange, après un court moment de silence, allait s'emporter.—Là, là! mon fils, lui dit presque gaîment le funeste pédagogue, ne vous dérangez pas. Comme en même temps le mauvais plaisant hasardait un geste grivois qui tendait à pousser Solange contre moi, de ma part, un vigoureux soufflet, de celle de Solange, un terrible coup de pied je ne sais où, nous firent soudain raison de cette audace.—Oui! dit alors Cudard presque en colère, c'est ainsi qu'on me traite quand on ne saurait user avec moi de trop de ménagements! Eh bien! eh bien! c'est bon; mes braves enfants: M. de Roqueval va tout savoir, et…—Dieux! que dites-vous, barbare! interrompit Solange, frappé de la cruelle idée de mon malheur; et voilà le pauvre petit, les maintes jointes, assis sur le lit, mais toujours posté de façon qu'il était fort difficile pour moi d'y rentrer. Au même instant, un serrement de cœur m'avait saisie. Je me serais trouvée mal infailliblement, si des larmes abondantes ne s'étaient fait jour.—Ecoutez-moi, dit alors d'un ton assez radouci le redoutable auteur de nos disgrâces; vous n'avez qu'à me lier la langue. Il faut d'abord vous dire que depuis une demi-heure, je vous vois et vous écoute. Oui, belle demoiselle; j'étais là[55]… j'ai tout vu, très bien vu; grâce à la complaisance que vous avez eue de laisser cette porte ouverte, j'ai joui complètement du plaisir de vous voir rendre heureux ce petit garnement. Pesez, d'après cela, son intérêt, le vôtre, le mien aussi, j'ose en parler, et jugez si de mauvaises manières peuvent être le moyen de me porter à l'indulgence!—Vous l'entendez, mademoiselle! me dit avec indignation le stupéfait élève. Il frémissait de rage, mais était-il bien en état d'en imposer à l'atroce gouverneur?—Crois, malheureux, ajouta Solange se retournant brusquement vers l'insolent, et lui mettant sous le nez un poing dont on ne parut pas fort effrayé, crois que tu périras de cette main, si jamais un seul mot…—Brrr, belle menace, ma foi! Point d'extravagance, mon cher vicomte; eh! quel mal, s'il vous plaît, est-il en votre pouvoir de me faire! Vous êtes là, sans armes; avant que vous ne soyez descendu du lit et rajusté, j'aurais déjà crié, rassemblé tout le monde: j'ouvre; je dis ce que je sais; je vous montre in statu quo. L'on m'applaudit d'avoir fait mon devoir en épiant votre entreprise libertine.
[55] Revoyez la planche de la première lettre. (N.)