Je me serais bien gardée, cher lecteur, de vous rendre avec tout ce détail l'étrange confidence de Monrose, si la manière dont elle m'affecta moi-même dans le temps ne m'avait pas avisée que cette aventure jette une grande lumière sur l'incertitude que mille fables diverses nous laissent au sujet des hermaphrodites. On ne peut nier sans doute qu'il dépendit du créateur de jeter par ci, par là, sur la terre, des individus gratifiés des deux natures; mais cette singularité ne pouvant avoir aucun but qui ne fût contraire au système général de la création, nous devons supposer que le grand être n'a dû jamais se permettre d'opérer, comme exprès pour se démentir, un inutile prodige… Il y a beaucoup à parier, au contraire, que dans tous les temps, les hommes, sujets aux mêmes passions, aux mêmes caprices, ont été avides de la beauté sous quelle forme qu'elle s'offrît, et n'ont pas mieux demandé que de tomber sans y regarder de si près, dans le piège des Nicettes. Croyons que mille individus chantés, célébrés en tant de lieux, et dont quelques-uns ont obtenu l'honneur de l'apothéose n'ont été de leur temps ou que des victimes de cet art cruel qui conserve à l'adolescence quelques formes féminines au prix de la virilité, ou que de tolérants jouvenceaux qui, soit plies par l'esclavage, soit façonnées par la dépravation de leur siècle, se sont rendus habiles à recevoir, comme la nature les avait destinés à donner; croyons que l'amour amphibie qui convoite ces êtres équivoques, leur a partout élevé plus ou moins furtivement des autels, et que de la nécessité du désir de justifier des affections, un culte partout proscrit par les lois, est née la palliative chimère de l'hermaphrodisme.

Par la suite, j'ai voulu voir cette même Nicette, dont il serait temps sans doute de s'occuper moins; mais j'aurai bientôt fait, cher lecteur, de te répéter ce qu'elle m'a conté de l'origine de sa double représentation.

Né d'une célèbre cantatrice de Rome, et d'un monsignor, Nicetti, beau comme un ange, avait atteint l'âge de douze ans. Dès lors précoce en tout genre, il était également dominé par la passion des vers, de la musique et des femmes. A Venise, un jour, le directeur de l'Opéra le surprend à dévirginer de bon courage un enfant de neuf ans, sa fille unique, petit chef-d'œuvre de beauté dans son genre et dont les prémices n'étaient assurément pas destinés au gaspillage qu'exerçait sur elle l'amoureux Nicetti. L'homme atroce approche, saisit par derrière, et tord avec fureur de pauvres petites amulettes, hélas! bien innocentes, car elles n'étaient pas encore assez mûres pour mettre du leur au crime qui se commettait: elles en deviennent les victimes.

Le petit malade est longtemps entre la vie et la mort. En vain malgré l'intérêt d'en faire un virtuose, a-t-on essayé de lui conserver, s'il est possible, ce qui fait nos plus chères joies; chaque jour le ravage de l'inflammation exige le sacrifice de quelque parcelle. La macération était générale; l'enveloppe elle-même ne pouvait être sauvée. Cependant au bout de trois mois, l'habile homme qui dirigeait le plus difficile pansement, observe que les chairs supérieures se disposent enfin à la cicatrisation; mais trop prudent, il craindrait en la favorisant trop tôt, de renfermer peut-être quelque principe destructeur: il retarde donc; et jusqu'à ce qu'il soit absolument sûr de son fait, il entretient, au moyen d'un anneau d'or de forme ovale allongée, l'ouverture de l'ulcère fatal. Il résulte de ce soin une double cicatrisation: l'intérieur qui met le sceau à la guérison de l'infortuné Nicetti, et l'extérieur qui convertit en un bourrelet, modelé sur l'anneau d'or les longs bourrelets de la balafre. De là cette parfaite apparence d'une nature féminine au-dessous de la masculine. Celle-ci, grâce, soit à l'âge de l'opéré, soit à quelque reste furtif de ce qui recèle l'élément de la vie, conserve du moins après cette cure, la précieuse faculté de croître avec le reste du corps, et le bien plus cher privilège de cette intéressante variation… Mais il est des choses qu'on ne peut entièrement définir. Bref, la maturité, l'exercice et surtout l'excessive lubricité de l'individu perfectionnent par la suite un don sauvé par miracle. La nature, cette admirable mère, dédommage par des affections particulières l'être charmant qu'on a si traîtreusement dégradé. Elle veut qu'il attire les deux sexes, comme il en est attiré lui-même. Mille aventures qui ne sont pas de notre sujet, enrichissent les premières années du délectable Nicetti, jusqu'à ce qu'enfin il lui convienne d'être Nicette, afin d'échapper, sous l'habit féminin et de s'expatrier sans péril, lorsqu'au bout de six ans de malédictions secrètes contre l'auteur de ses pertes, survient enfin la jouissance, délicieuse pour un Italien, de faire tomber le directeur féroce sous trois coups de poignard.

Mais revenons à Monrose. Il était si honteux à la suite du plus humiliant chapitre de sa confession, que je crus charitable de me mettre en grands frais pour le consoler et le convaincre que le danger de ce qu'il regardait scrupuleusement comme une tache, ne lui avait rien fait perdre de mon estime. Parfaitement, et non moins agréablement rassuré, l'aimable ami ne me fit pas languir après la continuation de son histoire.

PROJET DE MADAME DE MOISIMONT.—RETOUR A PARIS

Le lendemain, poursuivit-il, le déjeuner nous réunit. Les passions étaient respectivement amorties; nous pûmes causer sans humeur et sans dissimulation de tout ce qui s'était passé la nuit.

«Nicette nous avoua qu'en général, elle n'avait que des fantaisies du moment, mais toujours ardentes, et qui la martyrisaient à la moindre contrariété. Comme demi-homme toute femme pourvue de quelques agréments allumait chez elle un prompt désir; comme vêtissant le costume féminin, elle se faisait un point d'honneur d'intéresser tout homme à peu près aimable. Telle était devenue la routine de ses sens qu'homme ou femme, et soit jouant le premier rôle ou le second elle avait toujours un plaisir physique (Je cite la figure dont elle se servit) dans la proportion du brillant d'un beau clair de lune, comparé à la lumière du soleil. Quant à la faculté de multiplier les jouissances, son organisation, son habitude et sa sensibilité permettaient qu'elle n'y mît aucune borne.

«Vers l'heure du public, Nicette fut prête pour aller satisfaire son avide curiosité. La toilette achevée, nous la vîmes complètement belle, et séduisante à nous étonner. Nicette avait su dérober au beau sexe tout son art à relever d'élégance et de grâce, les charmes naturels. Moi-même, j'en conviens, je me pardonnais dans ce moment toutes mes fautes, et regrettais qu'il manquât à notre Conculix (si différent de celui de la Pucelle), une réalité qui m'aurait à l'instant décidé à ne pas me priver d'une seule manière de l'avoir. Mimi riait sous cape, s'apercevant très bien de certain symptôme plus qu'indulgent en faveur de Nicette, et qui trahissait ma mentale infidélité.—Fripon! (dit-elle dès que nous fûmes seuls) ce sera, s'il vous plaît, pour moi que Nicette aura mis les fers au feu. Elle exigea tout de suite une réparation: je la fis de grand courage; et comme je doublais:

—A la bonne heure, dit-elle, mais il faut donc que tu te reconnaisses bien coupable!