Pourquoi serais-je moins franche en contant que je ne le fus pendant l'événement même? Avouons ingénument que Sa Grandeur me fit éprouver avec la dernière vivacité ce que j'avais dû à Belval en pareille occurrence. Les choses allèrent même cette fois-ci beaucoup plus loin. Comme j'avais un peu perdu connaissance et que, par un heureux instinct, j'avais pris sur le bord de ma bergère la position la plus favorable, monseigneur en profitait: déjà quelque chose de très ferme me causait un certain mal… Mais un bruit soudain qui se fit entendre dans l'antichambre fit lâcher prise à mon vainqueur, il eut à peine le temps de se rajuster…
Ce n'était pas moins que Sylvina elle-même qui rentrait avec du monde et qui, pour peu qu'elle eût voulu prêter aux apparences, se fût très aisément doutée que nous n'étions pas à propos de rien, monseigneur et moi, dans une aussi violente agitation.
CHAPITRE XVIII
Caprices amoureux.
Le prélat, dont le sourcil s'était froncé très fort au bruit des fâcheux, sut se contraindre à merveille quand il les vit paraître… «Eh! par quel hasard, mon cher neveu, vous vois-je ici avec ces dames? dit-il à un charmant cavalier dont étaient accompagnées Sylvina et Mme d'Orville (une nouvelle amie que nous ne voyions pas beaucoup alors). Le jeune homme répondit qu'étant connu particulièrement de la dernière, il avait été assez heureux pour faire connaissance ce jour même avec Sylvina, et qu'à la suite d'une promenade on voulait bien lui donner à souper. Le gentil évêque, par bienséance, pria qu'on lui permît d'être des nôtres, comme s'il n'eût pas été chez lui. Il fut toute la soirée d'un enjouement délicieux et fit les plus plaisants contes, dont Mme d'Orville et Sylvina rirent aux larmes. Quant au jeune homme et à moi nous fûmes sérieux, distraits; nous nous regardions… nous nous cherchions sans savoir que nous dire… A table, placés l'un vis-à-vis de l'autre, nous ne mangeâmes presque pas. Je sentais par-dessous des pieds qui cherchaient à lier conversation avec les miens. Je souriais au visage à qui ces pieds agaçants appartenaient: ce visage me regardait avec une expression passionnée qui me mettait hors de moi… Ah! monseigneur, vous qui, deux heures auparavant, me sembliez le plus beau des mortels, que vous étiez changé depuis que votre adorable neveu m'était apparu!
Qu'on se représente un Adonis de dix-neuf ans, dont les traits étaient parfaits, la physionomie noble, le regard vif et doux, et dont le teint aurait fait honneur à la plus jolie femme. Qu'on imagine un front dessiné par les Grâces et merveilleusement accompagné d'une chevelure unique, du plus beau châtain brun; une taille haute, svelte, pleine de grâces, et que faisait briller un petit uniforme d'officier aux gardes; une jambe! un pied! Mais tout cela ne donne encore qu'une idée imparfaite du rare neveu de monseigneur, de l'incomparable chevalier d'Aiglemont; c'est ainsi qu'il se nommait. Quels yeux! Quelles dents! Quel sourire! Que de charmes dans les moindres mouvements! Enfin, combien de ces beautés, toutes spirituelles, que la plume, le pinceau ne peuvent exprimer!
Ce mortel unique appartenait pour lors à l'heureuse d'Orville, qui, quoique jeune, belle, à la mode, et faite, à tous égards, pour aimer à but, ne laissait pas de faire des folies pour captiver son volage amant. Celui-ci ne daignait demeurer depuis quelques mois sur son compte que parce qu'elle venait de l'acquitter de plus de dix mille écus, et qu'en attendant des secours, que la famille rebutée du dissipateur tardait à lui faire parvenir, elle prévenait jusqu'à ses moindres fantaisies. Cependant elle ne manquait, ni de délicatesse, ni de pénétration, ni de manège. Elle vit d'un coup d'œil que l'inflammable d'Aiglemont brûlait déjà pour mes jeunes appas, qu'il me plaisait et que Sylvina, qui lui lançait à tous moments des œillades passionnées, méditait également d'en faire la conquête. Piquée au vif de tout cela, Mme d'Orville prit le parti de se venger sur l'heure, en se rabattant sur monseigneur. Le chevalier ne faisant aucune attention à sa maîtresse, ni Sylvina à monseigneur, d'Orville eut beau jeu pour agacer le prélat. Celui-ci, sur qui la nouveauté avait tout pouvoir, répondit avec le plus vif empressement aux avances qu'on lui faisait et prit feu d'autant plus violemment que, sans se jeter à sa tête, on se conduisait néanmoins de manière à lui faire espérer d'être bientôt heureux.
CHAPITRE XIX
Où l'on voit ce qui n'arriva pas.—Songe.
A combien de grands événements notre situation peu commune aurait-elle pu donner lieu, si nous avions été les uns ou les autres sujets à ces transports au cerveau, qu'heureusement les gens du monde ne connaissent plus! combien de vengeances, de trahisons, de malheurs occasionnés par le choc de tant de passions qui se contrariaient mutuellement! Une femme trahie, justement irritée contre un ingrat, ne pouvait-elle pas l'accabler des plus sanglants reproches; se venger par le fer, le poison, et finir peut-être par se poignarder! Un prélat offensé par une infidèle que ses bontés n'avaient pu fixer, par un neveu téméraire qui lui manquait d'égards, et par une enfant qui, après certaines particularités, était censée lui appartenir, ne pouvait-il pas humilier l'une, faire enfermer l'autre, sous prétexte de son inconduite, et se procurer la dernière par mille moyens, surtout familiers aux gens de son état? Ma tante, indignée de la préférence qu'on me donnait, ne pouvait-elle pas me renvoyer, me réduire au cruel pis-aller de recourir dans mon désastre à monseigneur, qui avait à se plaindre de moi? D'Aiglemont, enfin, me perdant, outré contre son oncle, obsédé par Sylvina, ou coffré, ne se trouvait-il pas dans le cas de commettre les plus indignes extravagances? Heureusement que rien de tout cela n'arriva: monseigneur, avant de se séparer de sa nouvelle conquête, savait à quoi s'en tenir pour le lendemain; Sylvina, à qui le chevalier s'était offert pour je ne sais quelle commission, le pria de vouloir bien s'en souvenir, c'est-à-dire de ne pas négliger l'occasion qu'on lui fournissait de revenir bientôt à la maison. Cette disposition me convenait tout à fait, je ne doutai pas qu'à son retour l'aimable chevalier ne trouvât le moment de m'entretenir ou de me glisser quelque tendre billet. A tout hasard, je me tenais prête à lui donner des facilités et à supprimer autant qu'il dépendrait de moi des formalités ennuyeuses.
Je rêvai, la nuit, que je voyais, dans un beau jardin, une ruche parée de fleurs et autour de laquelle bourdonnait un essaim d'abeilles fort singulières. Elle étaient faites précisément comme un certain objet dont monseigneur pendant sa harangue, avait régalé mes yeux et qu'il avait fait toucher à mes mains, avant de l'employer à quelque chose de plus conséquent… Ces petits animaux dont j'admirais la bizarre structure, devinrent insensiblement de la grosseur du modèle et, se présentant tour à tour à l'étroite entrée de la ruche, firent longtemps d'inutiles efforts pour y pénétrer. Cependant une abeille aux ailes violettes était sur le point de s'insinuer quand une autre, aux ailes bleues et rouge argent, profitant du moment où la première soulevait tant soit peu, s'introduisit par-dessous, culbuta la ruche, puis, y ayant voltigé quelques instants, l'abandonna tout de suite à l'essaim empressé qui s'en empara.