Le charmant d'Aiglemont fut d'une exactitude qui surpassa l'espérance de Sylvina et la mienne. Il parut chez nous le lendemain dès midi. Sylvina était encore au lit: je prenais dans ma chambre une leçon de clavecin.

Déjà savante, je touchai une sonate qui m'était assez familière; mais la présence du chevalier me jeta dans un trouble si grand, je perdis à tel point l'attention que la pièce exigeait, que je m'embrouillai et mis le maître de fort mauvaise humeur. Il n'eût pas été fâché de briller par le talent de son écolière, aux yeux d'un homme qui passait pour un excellent amateur de musique. Le maître jouait une partie de violon. «Donnez monsieur, lui dit l'aimable chevalier, je vais accompagner et vous aiderez à mademoiselle à se remettre.» A peine il tint le violon que cet instrument, qui criait un peu sous les doigts du maître, rendit des sons délicieux. Soudain ce doux frisson qu'une mélodie pure excite dans les organes sensibles s'empara des miens et me rappela tout entière à la musique. Nous reprîmes la sonate du commencement; jamais je n'avais aussi bien touché: d'Aiglemont accompagnait avec une justesse, une expression si analogue au genre, une imitation si parfaite, qu'il me mettait hors de moi. Si je ne l'avais pas d'avance éperdument aimé, dans ce moment il m'aurait pénétré d'amour. Mon jeu faisait sur lui la même impression: je l'entendais de temps en temps soupirer: le délire de son âme prêtait de nouvelles beautés à son exécution, de nouvelles grâces à sa figure.

Sylvina, avertie de la visite du chevalier, fut bientôt debout et vint nous trouver dans cet aimable désordre qu'inventa la coquetterie pour piquer les désirs. Une partie de ses beaux cheveux blonds, échappée du chignon, flottait sur un cou d'albâtre. Un manteau de lin mal attaché laissait voir les trois quarts d'une gorge qu'à seize ans elle ne pouvait avoir eu plus belle; ses bras blancs et dodus étaient sans gants, une simple jupe, courte et collante, caressait une croupe… des cuisses… de la plus séduisante proportion et laissait briller la jambe la mieux tournée. Il fallait être aussi jolie que je l'étais et avoir un peu d'avance pour pouvoir, dans ce moment, lui disputer l'objet de nos communs désirs. D'Aiglemont lui prodigua des éloges qu'elle méritait. Mais tous les échos de ses compliments étaient pour moi; des yeux, que je n'ai vus qu'à lui, me disaient le plus tendrement du monde: «C'est à vous, adorable Félicia, que tous mes hommages s'adressent; avec votre tante j'exerce mon esprit, mais vous seule avez mon cœur.»

Sa commission était faite: il en rendit compte et l'on ne manqua pas de lui en donner une nouvelle, afin de lui prouver combien on était satisfait de la première. On lui prodigua mille louanges délicates sur son talent pour la musique: le maître assurait que nous avions le bonheur de connaître l'un des plus habiles amateurs du royaume. Il ne nous fallut pas d'autres prétextes pour prier notre nouvel ami de nous donner tous les moments dont il pourrait disposer. Ma tante ne se lassait point de nous entendre; nous, de concerter et de nous donner, dans la parfaite intelligence de notre exécution, une image de celle de nos âmes, qui brûlaient de se confondre bientôt aussi heureusement que nos accords.

D'Aiglemont fut retenu à dîner; il s'était bien aperçu que ma tante n'avait pas moins de goût pour lui que moi-même; c'est pourquoi, soit coquetterie, soit adresse, il affecta pendant tout le repas de lui donner une sorte de préférence. Je n'aurais su comment prendre la chose si, de temps en temps, quelques regards dérobés ne m'avaient assurée que tout ce qu'il disait de flatteur à ma rivale n'avait pour objet que de lui faire prendre le change. D'ailleurs j'avais déjà dans ma poche un certain billet, et la possession de cet écrit important me promettait d'avance tout ce que je désirais y trouver à l'ouverture.

CHAPITRE XXI
Arrangements.—Obstacles.—Alarmes.

Nous quittâmes enfin la table; je courus m'enfermer chez moi. Là, le cœur palpitant, le visage en feu, la main tremblante, je rompis le cachet de la précieuse lettre… Elle contenait en six lignes tout ce que l'amour peut dicter de plus passionné. Il n'y manquait que ce serment d'une ardeur éternelle que pour la première fois de ma vie j'avais le bonheur de ne pas rencontrer dans un écrit amoureux, ce qui mit le comble à la bonne opinion que j'avais de mon amant. Je griffonnai tout de suite ce qui suit: «Que répondrai-je à votre charmant billet que mes yeux ne vous aient déjà cent fois répété? Oui, chevalier, j'accepte avec transport le don que vous me faites et je ne pourrai vous prouver assez tôt à mon gré que je suis toute à vous». Cela fut remis sans que ma tante s'en aperçût; et, presque aussitôt, pendant un moment qu'elle passa dans un cabinet, le chevalier eut encore le temps de me prier de permettre qu'au lieu de sortir de la maison il se glissât dans ma chambre et dans une armoire qu'il avait remarquée, où je viendrais aussitôt après l'enfermer. Je ne pouvais plus lui rien refuser: j'étais ensorcelée.

Cependant une envie qui prit tout à coup Sylvina d'aller juger une pièce nouvelle faillit faire échouer notre charmant projet; mais l'ingénieux d'Aiglemont fit naître un prétexte pour ne pas nous accompagner. Son grand négligé n'était pas une excuse, puisque Sylvina elle-même ne s'habillait pas et n'allait qu'en loge grillée; mais il supposa tout de suite un rendez-vous indispensable, qui l'obligeait d'aller promptement faire un bout de toilette. Puis, saisissant le moment où la femme de chambre passait une petite robe à Sylvina, il n'eut pas de peine à s'introduire chez moi et dans l'armoire qui n'était pas absolument incommode. Je le suivis; cependant je répugnais à l'emprisonner ainsi! Je craignais qu'il ne manquât d'air et n'étouffât. Mais il aimait trop pour entrer dans mes vues timides; le désir lui fit trouver mille expressions propres à me rassurer. Quelques baisers tels que je n'en avais jamais reçus ni donnés furent l'heureux prélude des délices que nous nous ménagions pour la nuit… Je l'enfermai.

Je maudis de bien bon cœur l'éternité du spectacle. J'étais furieuse que la pièce eût réussi; il manquait à mon malheur que nous trouvassions, au sortir de la loge, une amie qui nous pressa de venir souper chez elle, avec des gens fort du goût de Sylvina. J'aurais volontiers battu la fâcheuse architricline. Nous la suivîmes pourtant. A minuit, nouveau malheur: il fut question de jouer. Ma tante accepta un brelan; mais moi, tournant à profit une sombre mélancolie, qu'on m'avait reprochée, et la mauvaise mine que j'avais faite au souper, je me plaignis d'un mal de tête si violent que la bonne Sylvina ne joua point et voulut bien me ramener.

J'ai soin en entrant de demander de quoi manger pendant la nuit, dès que ma migraine viendrait à diminuer. On porte dans ma chambre une volaille, du vin, du fruit! je me fais coiffer pour la nuit, quatre minutes me débarrassent de la femme de chambre; je suis seule enfin. Je pousse mes verrous et vole à l'armoire… Mais quelle est ma douleur! Le chevalier évanoui! d'une pâleur qui pendant un instant me donne l'horreur de le croire sans vie!… Mon cœur se comprime; deux torrents coulent de mes yeux! Je presse ce cher amant contre mon sein; je porte sur son visage le feu du mien et mes larmes… Il revient enfin, reprenant à plusieurs fois une difficile respiration. Ses beaux yeux s'entr'ouvrent faiblement… Il me reconnaît à peine… Où suis-je? dit-il d'une voix mourante… C'est vous, ajouta-t-il avec passion, c'est vous! Il me serre à son tour dans ses bras et me couvre des plus ardents baisers. Nous demeurons un instant confondus dans une extase ravissante, inexprimable. Le chevalier sort enfin de son tombeau: l'air, un léger repos et surtout les témoignages passionnés de mon amour achèvent de le ranimer; de belles roses reparaissent enfin sur son visage à la place des lis mortels que je venais d'y voir avec tant d'effroi.