On me laissa reposer jusqu'à l'arrivée d'un maître qui venait à dix heures. Je vis sans inquiétude que pendant mon sommeil on avait mis un peu d'ordre dans mon appartement, enlevé les restes de notre collation et serré les hardes que j'avais laissées éparses sur le parquet. Je pris deux leçons de suite sous les yeux de Sylvina, dont je n'observais pas assez la physionomie pour y découvrir des nuages. Nous dînâmes encore tête à tête, sans qu'elle me laissât rien soupçonner de ce qu'elle me préparait. Mais aussitôt qu'on eut desservi, sa colère éclata. Je lui vis un visage, des regards…—Petite malheureuse, me dit-elle, s'emparant d'un de mes bras et le secouant avec fureur, venez, dites-moi ce que vous avez fait cette nuit.—Un coup de foudre n'aurait pas été plus terrible pour moi. Je pâlis… je faillis à me trouver mal.—«Parlez sans détour: je veux être instruite; avouez sur-le-champ votre équipée, sinon je vais vous envoyer de ce pas dans un lieu où vous aurez tout le temps de pleurer votre détestable libertinage.» Je n'hésitai pas, après cette menace, qui peignit à l'instant à mon imagination des malheurs pires que la mort. J'embrassai les genoux de Sylvina et les baignai de larmes.—Hélas! ma chère tante, dis-je, pénétrée de douleur et pouvant à peine articuler, si vous savez de quelle faute je puis être coupable, épargnez-moi la honte de vous l'avouer.—Ce n'est pas de votre faute qu'il s'agit, effrontée; elle n'est que trop évidente à mes yeux: c'est le nom de votre indigne complice qu'il faut que vous me confessiez sur l'heure. A qui appartient cette montre que j'ai trouvée ce matin accrochée au dossier d'un lit écroulé et tout souillé de votre infamie?… Serait-ce par hasard ce petit gredin de Belval que je soupçonnais dès longtemps, et qui enfin…—M. Belval, ma tante! (Malgré mon humiliation, je dis cela d'un ton piqué, qui voulait presque dire: M. Belval n'est pas mon fait…)—Et qui donc? (Elle bouillait d'impatience et de colère et martyrisait mon bras).—Eh bien, ma tante…—Eh bien?—M. le chevalier.—M. d'Aiglemont?—Oui, ma tante.—Les indignes! En même temps, je suis repoussée d'un coup qui me jette presque à bas, la montre est brisée sur le parquet; et Sylvina tombe furieuse dans une chaise longue, où, la tête inclinée et les poings fermés contre les yeux, elle demeure quelques minutes sans proférer une parole…
J'étais debout dans un coin, consternée, les yeux noyés de larmes, à qui je n'osais donner l'issue; j'attendais en tremblant ce qui pouvait m'arriver quand ma tante sortirait de ses sombres réflexions. La porte s'ouvrit, on annonça M. le chevalier d'Aiglemont. Il suivait de si près qu'à peine son nom prononcé je le vis près de nous. S'il eût fait attention à mes regards, il y eût lu sans peine que sa présence et surtout certain air de parfait contentement n'étaient point à propos dans un instant aussi critique; mais il ne s'occupait que de l'étrange distraction de ma tante qui, sans bouger de son siège et n'ayant qu'à peine tourné la tête avec une mine foudroyante, avait repris sa première attitude. A la fin, pénétré d'étonnement, il jeta les yeux sur moi; d'un mouvement de tête, je conduisis les siens sur les débris de la montre: il fut au fait.—Qu'attendez-vous, monsieur, dit alors Sylvina, se tournant brusquement vers lui, qu'attendez-vous pour vous retirer d'un lieu où tout ce que vous voyez doit vous apprendre que vous êtes de trop? Venez-vous insulter à ma confiance abusée? Vous réjouir du spectacle de mon chagrin? Voyez la prudente compagne de vos plaisirs! Ne vous a-t-elle pas de grandes obligations? Ne l'avez-vous pas rendue fort heureuse?—D'Aiglemont était trop homme du monde pour répondre à cette sortie par rien de malhonnête; il se connaissait, d'ailleurs, deux torts également difficiles à réparer: l'un d'avoir trahi nos amours par son étourderie, l'autre, plus grand encore, d'avoir irrité peut-être pour jamais une femme dont il sentait bien que le ressentiment ne portait pas en entier sur ce qui m'était relatif. Il la laissa donc s'exhaler en reproches et joua tout au mieux l'humilité, le contrit… Cependant je m'aperçus qu'il reprenait par degrés de l'assurance, voyant que, tout en grondant, on le contemplait avec des yeux… qui déjà n'exprimaient plus la colère. Il se surpassait ce jour-là: un habit riche et d'un goût exquis, une coiffure merveilleuse, la parure la plus soignée prêtaient à sa belle figure mille grâces nouvelles… Il saisit habilement un jour favorable, se prosterna devant la terrible Sylvina, s'avoua seul coupable, conta les particularités de l'armoire; mais de manière à persuader que, s'il ne s'y fût pas trouvé enfermé au moment qu'il y songeait le moins, il eût su se procurer pendant notre absence un poste bien plus propice à ses véritables désirs. Il ajouta que, sans le besoin que j'avais eu de quelques hardes de nuit, il aurait péri dans son cachot, s'y étant évanoui; que je lui avais sauvé la vie; qu'égaré par la reconnaissance, il avait mésusé de mon attendrissement pour parvenir à certain but… que j'ignorais absolument, et dont je ne m'étais doutée que lorsqu'il n'était plus temps de me défendre ou d'appeler du secours. Il ne tint ainsi qu'à ma tante de se faire honneur de ce qui m'était arrivé. Cette justification, la rare beauté de l'orateur, le désir de se tromper elle-même désarmaient insensiblement sa colère; elle oubliait de retirer des mains du coupable une des siennes qu'il couvrait de baisers; elle écoutait deux fripons d'yeux, qui lui disaient avec un grand air de vérité: Pourquoi me voulez-vous tant de mal quand vous êtes la seule cause de ma faute? C'était vous que je méditais de surprendre; et je ne suis déjà que trop malheureux de n'avoir pas réussi.
CHAPITRE XXV
Où Sa Grandeur fait briller un grand esprit de conciliation.
Pour que ma confusion fût complète, il ne me manquait plus que monseigneur: aussi ne tarda-t-il pas d'arriver. On n'avait point fermé la porte après l'entrée du chevalier; jamais on n'annonçait son oncle, qui, leste, marchant toujours sur la pointe d'un petit pied, on ne peut pas moins bruyant, nous surprit de la sorte et vit, sans y penser malice, monsieur son neveu aux pieds de Sylvina. Avant d'en être vu lui-même, il eut le temps de les considérer et de me faire un petit signe d'intelligence. J'étais si troublée que je n'avais fait, en le voyant paraître, aucun mouvement de civilité. Ce qui fit que les autres ne le surent là que lorsqu'il prit la peine de leur parler.
—A merveille, mon neveu, dit-il sans marquer la moindre humeur, je vous fais mon compliment; madame, vous ferez quelque chose de d'Aiglemont. Le fripon ne s'y prend pas mal, sur mon âme.—Excepté Sa Grandeur qui se donnait carrière, tous les autres étaient médusés. «Mais je n'y comprends rien, ajouta le prélat en prenant un fauteuil, définissez-moi donc ce que veulent dire vos trois visages? Répète-t-on ici quelque tragédie? Là, on pleure! Ici, je vois des nuages! Et monsieur mon neveu… Ma foi, je me donne au diable si je saisis l'esprit de son rôle. Il n'a pas, lui, l'air fort tragique; cependant je vois en somme qu'aucun de vous n'est content!» Sylvina eut bientôt fait d'éclaicir le mystère; elle dit tout. Sa Grandeur semblait ne pas trouver l'histoire fort plaisante. «Oui, mon cher oncle, disait avec hypocrisie son espiègle de neveu, je ne disconviens pas du fait, mais vous la voyez, elle si belle! A ma place, vous en eussiez fait autant.—Assurément.—Comment, monseigneur, se cacher dans une maison honnête?…—J'en conviens, oui, cela est un peu écolier.—Voyez l'ingratitude, mon cher oncle! C'était pour elle, pour elle seule, la cruelle, que j'avais risqué cette démarche.—Ah! madame, voilà un terrible argument contre votre colère.—Eh! fi donc, monsieur le chevalier, quand un galant homme est reçu chez une femme et qu'il a pour elle de certains sentiments, n'y a-t-il pas mille moyens?…—Mille moyens! Mon neveu, vous avez votre grâce… Mais quoi! maintenant la pauvre Félicia va se trouver seule dans l'embarras. Je vois bien, mes enfants, que c'est à moi de vous mettre tous d'accord. Fermons un peu cette porte et faites-moi la grâce de m'écouter. Venez, belle Lucrèce, ajouta-t-il, m'appelant avec bonté et me faisant asseoir sur ses genoux. Il ne faut pas, mes amis, se désespérer de ce qui est arrivé. M. d'Aiglemont est un heureux corsaire, qui, dans le fond de son âme, est enchanté de tout ceci. A bon compte il a volé ce que toutes les jérémiades possibles ne lui feraient pas restituer. A la bonne heure. L'heureux étourneau vous a cueilli, par le quiproquo le plus adroit, une fleur… digne d'être la récompense des soins les plus suivis, des plus tendres assiduités. (Puis il plia tant soit peu ses saintes épaules…) Malgré mon embarras, je ne pus m'empêcher de décocher à Sa Grandeur certaine œillade qui voulait dire: «Monseigneur, je ne pensais pas que votre système fût que les premières faveurs doivent être le prix des soins suivis, des longues assiduités…» Il continua:
«Pour vous, madame, je vais en deux mots vous mettre à votre aise. Vous êtes belle et vous aimez le plaisir. Vous savez qu'on ne le chasse pas de bon cœur quand il se présente! Vous le savez? Eh bien, la petite est pardonnable. La voilà maintenant initiée; pourquoi ne lui serait-il pas permis d'exister pour elle-même? Avec ses talents et sa charmante figure, elle pourrait se passer de vos secours: n'a-t-elle pas la clef de tous les trésors de l'univers? Ce ne serait pas la punir que de l'éloigner de vous. D'ailleurs, je la prends sous ma protection. Ainsi, croyez-moi, pardonnez-lui, faites-en votre amie; oubliez qu'il y eut ci-devant entre vous d'autres rapports. Vous vous aimez. Vivez et laissez-la vivre. Allons, qu'on s'embrasse… Là… De bon cœur… Encore plus cordialement… A merveille! Eh bien, cela ne vaut-il pas mieux que de s'arracher les yeux, comme on pensait à le faire quand je suis arrivé? Il faut maintenant arranger mon cher neveu. C'est vous qu'il aime, madame: au désespoir de n'avoir pu s'introduire dans votre appartement, il a couché avec la petite. Ce malheur est bien fait pour vous intéresser! Vous devez à d'Aiglemont quelque dédommagement: croyez-moi, laissez-vous attendrir, ayez des bontés pour lui; faudra-t-il vous en prier bien fort?—Ah! mon oncle! Ah! madame, s'écriait le pétulant chevalier, embrassant tour à tour monseigneur et Sylvina.—Un moment, mon neveu, laissez-moi finir… Puisque vous en avez fait avec la petite plus que vous ne vous le proposiez; qu'elle n'était d'accord de rien; qu'après que vous l'avez violée sans nul égard pour sa faiblesse et son ignorance, elle doit vous avoir en horreur, puisque d'ailleurs, il lui faut quelqu'un un peu moins fou que vous pour la gouverner et la protéger contre les retours d'humeur qu'on pourrait lui faire essuyer, trouvez bon, s'il vous plaît, l'un et l'autre, que je la prenne pour moi… Nous allons vivre comme deux couples de tendres tourtereaux. Je ferai de mon mieux pour que tout le monde soit content, et cet arrangement, au surplus, durera… ce qu'il pourra.»
CHAPITRE XXVI
Suite du précédent.—Monseigneur est récompensé.
Nous demeurâmes stupéfaits et muets quand sa Grandeur eut cessé de parler. Sylvina, au comble de l'étonnement, les yeux fixes et la bouche béante, semblait demander si elle avait bien entendu. Le chevalier consultait tour à tour les visages pour deviner à quoi le sien devait se déterminer. Ses yeux disaient à Sylvina: Que je vais être heureux! à son oncle: Vos bontés pour moi vont beaucoup trop loin; et à moi: Laissons tout ceci s'arranger et nous nous retrouverons. J'arrêtais à mon tour des regards curieux sur la face riante de monseigneur; mais je ne me trouvai plus pour lui cette prévention favorable, à qui, l'avant-veille, il avait eu l'obligation de commencer ce que le chevalier avait achevé. Devenue connaisseuse depuis que je voyais le neveu, l'oncle était déchu; j'avais l'injustice de ne le trouver plus qu'un homme ordinaire.
Il se fit un assez long silence… Ce fut encore monseigneur qui le rompit.—Eh bien, dit-il, à quoi nous décidons-nous? Voyons.—Mon cher oncle, reprit sur-le-champ l'habile fourbe, je n'ai point de mérite à souscrire aveuglément à vos propositions, j'adore madame.—Et malgré le respect qu'il devait au grave caractère du médiateur, il se permit d'appuyer un baiser très militaire sur la bouche de Sylvina, qui:—Doucement, monsieur (s'étant cependant laissé faire), j'espère que monseigneur ne prétend pas…—Vous voudrez bien observer, madame que je ne prétends rien; je conseille…—Mais, enfin, que penseriez-vous?…—Je penserais que le pendard est charmant; que sans doute il vous aime tout de bon, comme il l'assure et que je vous verrai bientôt folle de lui.—Mais, enfin, un cavalier du mérite de M. le chevalier… n'est pas sans avoir des arrangements… et Mme d'Orville…—Oh! pour celle-là, je vous garantis qu'elle n'aura désormais aucune envie de vous le disputer. Vous pouvez m'en croire; elle a déjà pour lui l'aversion la mieux conditionnée…—Serait-il possible? interrompit Sylvina, se trahissant par la vivacité de son transport…—Bon, répliqua le prélat avec un sourire malin, allez votre chemin, monsieur le chevalier, votre affaire va maintenant tout au mieux; il ne s'agit plus que d'arranger la mienne: séparons-nous.—En même temps, il fit glisser son fauteuil sur le parquet et, tournant le dos à l'autre couple, voici ce qu'il me dit à peu près:
—«Vous m'avez joué un tour, friponne! Je ne suis point la dupe de ce hasard auquel vous imputez votre aventure avec mon neveu. Vous vous êtes plu réciproquement et vous vous êtes arrangés: allons, convenez-en. (Je ne dis mot.) Je ne vous fais point de reproches, continua-t-il, mais avouez que j'ai joué de malheur et que je me trouve un peu lésé dans toute cette affaire? Or, dites-moi, que comptez-vous faire pour me dédommager?» J'étais très embarrassée. J'abrège: malgré ma répugnance à tromper sitôt un amant adoré, je me sentais d'ailleurs si redevable envers monseigneur, pour m'avoir tirée du pas le plus critique, que je ne pus me résoudre à le mortifier; je promis donc de lui donner, dès qu'il en ferait naître l'occasion, toutes les preuves de reconnaissance qui pourraient lui faire plaisir.