Sentimenteurs délicats! rigoureux casuistes! Pardonnez-moi cette faiblesse, qui, sans doute, vous scandalise! Je vous pardonne à mon tour vos pitoyables scrupules, dont je me contente de vous plaindre et de me moquer.
Nous nous réunîmes et passâmes ensemble le reste de la soirée. Le souper fut des plus gais; on but pas mal, M. le chevalier s'acquitta si bien auprès de Sylvina de son nouveau rôle, que j'en fus tant soit peu jalouse; ce qui fit bien pour monseigneur, à qui je me raccoutumai. Il dut être content.
Après souper, il voulut nous entendre concerter. Nous nous en acquittâmes on ne peut mieux et lui fîmes, à ce qu'il parut, le plus grand plaisir. Cependant, il bâillait de temps en temps; Sylvina surtout paraissait excédée de musique et parla d'aller reposer. On était chez moi. On m'y laissa avec la femme de chambre; je me mis au lit avec un peu de tristesse et d'humeur.
Au bout d'une heure à peu près, n'étant point encore endormie, j'entendis ouvrir doucement ma porte, et à la faveur de ma lampe de nuit, je vis que c'était monseigneur, qui, s'étant introduit avec beaucoup de mystère, refermait et repoussait les verrous. Son apparition ne me fut point agréable. N'étant pas, à beaucoup près, dans des dispositions voluptueuses, je n'envisageai d'abord que de nouvelles douleurs à souffrir, et je ne me sentis pas le courage de m'y résigner avec Sa Grandeur. Je demandai quartier; mais on me rappela mes engagements. Je me rassurai néanmoins tant soit peu quand je vis que le prélat ne se déshabillait pas et ne demandait probablement qu'un quart d'heure de complaisance. Je pris donc mon parti presque de bonne grâce. Sa bouche, ses jolies mains voyagèrent sans obstacle. Il eut l'adresse de rien exiger et peu à peu de tout obtenir. Déjà, de légers préludes m'avaient mise en feu; mes yeux se fermèrent, et loin de continuer à craindre, je commençai tout de bon à désirer. Monseigneur colla sa bouche contre la mienne qui riposta sans façon à ses voluptueuses morsures; déjà je ne me possédais plus, une extase de plaisir précéda l'effort que je redoutais, je le sentis à peine à travers les douceurs dont j'étais enivrée. Quand je repris connaissance, j'étais tout à fait au pouvoir de l'amoureux prélat; je fus agréablement surprise de n'éprouver qu'une très légère douleur. Elle céda bientôt à la sensation la plus délicieuse, qui, croissant par degrés, me mit hors de moi. Pour lors je rendis, par l'instinct seul de la nature, baiser pour baiser, effort pour effort; et quand nos ravissantes fureurs se ralentirent, quelque heureux qu'eût été monseigneur, il ne pouvait l'avoir été plus que moi.
CHAPITRE XXVII
Réflexions qu'on pourrait omettre sans perdre le fil de l'histoire.
On se fait aisément un système quand l'expérience vient de bonne heure à l'appui des principes dont on inclinait à le composer. Me trouvant, dès mon début, à même de mettre en pratique les sages conseils de Sylvino, je reconnaissais qu'en effet, sans la plus grande aptitude à se prêter à tous les événements qu'occasionne la multiplicité des ressorts qui meuvent la machine sociale, on y froissait continuellement quelqu'un, ou l'on en était soi-même froissé.
Monseigneur me quitta, en disant que pour la bonne édification de sa maison, il ne découchait jamais. A peine fus-je seule que je tombai dans une rêverie profonde et je me dis à moi-même: «Où en serais-je maintenant, si ma passion pour l'aimable d'Aiglemont ne me permettait pas d'endurer le supplice de le savoir à l'heure même dans les bras de Sylvina? Et quel rôle pitoyable n'aurais-je pas joué vis-à-vis de Sa Grandeur si, après lui avoir permis ce qu'il faisait il y a deux jours, j'avais fait aujourd'hui la bégueule, pour avoir vu depuis un beau cavalier dont je suis devenue folle? Ou bien, qu'aurais-je gagné à me défendre avec celui-ci de la plus charmante tentation, parce que j'aurais eu quelques arrangements déjà ébauchés avec son oncle? Suis-je donc maintenant bien à plaindre? J'ai satisfait hier un désir immense en me livrant au plus aimable des hommes: je viens de goûter des vrais plaisirs avec un autre qui n'est pas sans agréments. La nature a trouvé son compte à ce partage, que condamnent à la vérité les préjugés et le code rigoureux de la délicatesse sentimentale. Il y a donc nécessairement un vice dans la rédaction des lois peu naturelles dont ce code est composé.» Puis je suivais dans l'avenir les deux chaînes d'événements qui devaient résulter de deux partis différents dont sans doute j'avais choisi le meilleur. En résistant, ce qui était bien loin de ma pensée, je ne voyais qu'obstacles, haines, jalousies, remords; en cédant, comme j'avais fait, je voyais au contraire la plus riante perspective: au lieu de me rendre odieuse au chevalier, à monseigneur, à Sylvina, je les arrangeais tous et m'arrangeais moi-même. En tout, j'étais très contente de moi… Des autres?… à peu près; car je n'étais pas assez philosophe pour surmonter tout à fait certaine inquiétude jalouse… Je me représentais trop vivement mon beau chevalier dans les bras d'une rivale aimable… Passe encore si Sa Grandeur me fût demeurée… Elle m'eût sans doute aidée à chasser une image qui m'obsédait, Le sommeil eut cependant pitié de mes peines et vint y mettre fin.
CHAPITRE XXVIII
Sacrifice.—Explication.—Plaisirs.
Je fus éveillée le plus agréablement du monde. Une voix qui me fit tressaillir de plaisir me disait sur la bouche: Vous dormez, belle Félicia? Des mains angéliques pressaient avec amour deux demi-globes naissants… En un mot, c'était l'aimable chevalier qui, sortant de chez ma tante, venait savoir où il en était encore avec moi. J'eus beau m'armer d'indifférence, elle ne tint point contre le charme de ses caresses; elles auraient triomphé du ressentiment le plus réel. J'étais bien éloignée d'en avoir contre cet aimable inconstant, qui ne l'était, en effet, devenu que par une fatale nécessité.—Que venez-vous chercher ici? lui dis-je pourtant, ne voulant pas lui paraître assez résignée à son arrangement avec Sylvina, pour qu'il se crût dispensé de m'être fort attaché. «Venez-vous me raconter vos plaisirs et vous féliciter d'en avoir eu dans l'autre appartement de moins pénibles que ceux de la nuit dernière?—Cher amour, me répondit-il, touché jusqu'aux larmes, peux-tu m'accabler aussi cruellement, quand j'ai besoin, au contraire, que tu daignes me consoler? A quels plaisirs penses-tu que je puisse être sensible quand, devenu par toi le plus heureux des hommes, je vois troubler sitôt ma félicité? Crois-tu que toute autre femme que Sylvina eût pu disposer d'un amant que tu venais d'agréer, qui ne vit que pour toi, qui met tout son honneur à conserver tes précieux sentiments? ma Félicia! sois plus juste. Ne vois dans mon innocente infidélité qu'un sacrifice pénible, mais indispensable, dans la vue d'assurer ton repos et de me ménager, dans cette maison, un accès, qu'autrement je ne pouvais manquer de perdre.» Ensuite, il me conta qu'aussitôt que son oncle s'était retiré, Sylvina lui avait fait, sans façon, l'aveu de sa passion la plus vive; qu'en conséquence, il n'y avait pas eu moyen d'éviter de passer la nuit avec elle. Qu'à la vérité, par la fraîcheur de ses caresses, elle mériterait un retour sincère de quiconque n'aurait pas de l'amour pour Félicia; mais que sans les ressources infinies de son heureux âge et l'essor de sa voluptueuse imagination si fraîchement frappée des délices de ma jouissance, il aurait couru de grands risques avec une femme qui s'attendait à des prodiges. Que cependant il avait eu le bonheur de tenir un milieu difficile entre la honte de mal faire et le danger de faire trop bien. Qu'en un mot, il s'était beaucoup ménagé, tant pour pouvoir prendre sa revanche avec moi que pour ne pas accoutumer une femme, qui paraissait très exigeante, à une certaine tenue de complaisances qu'il ne se sentait en état d'avoir que pour moi seule. Tout cela était fort honnête et sans doute vrai; d'avance, mon amour avait justifié mon aimable infidèle. Je fus transportée de voir que je lui étais toujours aussi chère. Je répondis à ses tendres caresses avec une vivacité qui dissipa toutes ses alarmes. Je me hâtai de lui faire place à mes côtés, et bientôt, épuisant dans mes bras ce dont il avait frustré sa nouvelle conquête, il me fit passer par tous les degrés imaginables du plaisir. Nous nous séparâmes accablés d'une fatigue délicieuse, après nous être promis mutuellement de mettre à profit les moindres moments pour nous livrer à de ravissantes folies dont je connaissais désormais tout le prix.