Géronimo, que j'écoutais avec un plaisir inexprimable, allait continuer. Mais Thérèse, accourant, nous annonça le retour de Sylvina, suivie de notre hôtesse et de l'ami Lambert. Nous nous mîmes au clavecin et commençâmes un duo de chant; Thérèse, assise et travaillant auprès de nous, avait l'air de ne nous avoir point quittés. Il eût été bien difficile à ma rivale, malgré toute sa pénétration, de deviner qu'il venait de se passer une scène si préjudiciable à son amour.
CHAPITRE XX
Qui prépare à des choses intéressantes.
Monseigneur était attentif à saisir les moindres occasions d'obliger ses amis. Mon état languissant lui causait de vives inquiétudes; j'étais depuis quelque temps si différente de ce qu'il m'avait toujours vue qu'il craignait que je n'eusse des vapeurs ou que je ne fusse menacée de quelque grande maladie. En conséquence, voulant essayer de me distraire, il m'avait ménagé pour ce même jour la surprise agréable de quelques amusements qui devaient remplir la soirée. D'Aiglemont avait reçu de Paris de la musique admirable, nouvelle et destinée aux plaisirs des petits comités. Il s'agissait de me la faire entendre. Le chevalier, deux jeunes officiers pleins de talents, avec lesquels il avait fait connaissance, et Géronimo, qui jouait supérieurement de la basse, suffisaient pour l'exécution. Ces pièces devaient être mêlées de quelques ariettes, chantées par Argentine et Camille. Après ce petit concert, nous soupions. Le projet était de beaucoup rire et boire.
Je ne savais rien encore de tout cela, quand je vis les acteurs arriver à la file. Monseigneur vint l'un des premiers; les sœurs amenèrent avec elles une signora, jolie, assez aimable, dont on avait besoin pour que le nombre des femmes fût égal à celui des hommes. Nous devions être en tout, les trois Italiennes, Sylvina, notre hôtesse et moi, monseigneur, son neveu, les deux officiers, Lambert et le charmant Géronimo.
La musique fut trouvée délicieuse. Les concertants se signalaient à l'envi, animés du génie de l'auteur et par la présence des femmes. Les Fiorelli briguaient avec prétention la gloire de se surpasser mutuellement. Camille, malgré la supériorité de son art, avait peine à l'emporter sur le naturel pathétique et le son de voix insinuant de sa sœur. J'étais moi-même pénétrée de leur chant, et j'avais la bonne foi d'avouer au dedans de moi que j'étais encore bien éloignée d'égaler ces séduisantes sirènes. Guidées chacune par les mouvements de son caractère et de ses passions, dans le choix des morceaux, ceux que chantait Camille étaient fiers, éclatants, propres à développer une voix étendue, à faire briller un gosier exercé. Une netteté, une précision unique dans les passages de gorge, de la force de la mollesse tour à tour et à propos, des tremblements d'un fini parfait, nous forçaient à l'admirer. Argentine soupirait mollement des chants simples, mais pleins d'effets, qui peignaient avec magie, soit les élans passionnés d'une âme amoureuse vers l'objet dont elle était remplie, soit les peines intéressantes d'un cœur dévoré d'une jalousie secrète. Malheur aux insensibles à qui cette inimitable chanteuse n'aurait pu communiquer l'enthousiasme dont elle était elle-même transportée, et qui lui aurait préféré les tours de force de l'artificieuse Camille!
La musique nous avait mis de la plus agréable humeur. On voyait sur tous les visages une nuance de désir et de volupté. Le souper eût été charmant s'il n'eût pas pris fantaisie au père Fiorelli, suivi de certain jaloux, mari de cette signora qu'elles avaient amenée, de venir subitement chercher leur monde, qui s'était engagé sans permission. Ce contre-temps nous désespérait. On tint conseil; monseigneur fut d'avis de retenir plutôt ces importuns que de nous laisser enlever nos dames; et quoique ce parti fût désagréable, il passa néanmoins à la pluralité des voix. Mme Dupré, qui n'aimait pas les assemblées nombreuses et n'avait d'abord consenti que par complaisance à être des nôtres, disparut au moment de se mettre à table; la partie se détraquait d'autant plus que Lambert, qui devait partir le lendemain de grand matin pour une emplette de marbres, déclarait aussi qu'il se retirerait à minuit. Tout cela fut cause qu'il arriva des choses fort extraordinaires et qui valent bien la peine d'occuper un chapitre.
CHAPITRE XXI
Orgie.
Quand monseigneur se mettait d'une partie, on était sûr d'y trouver tout ce qui peut aiguiser et satisfaire les sens: il avait tout prévu. En un mot, tout était exécuté: son génie de fêtes faisait surtout des prodiges à l'occasion de l'impromptu dont il nous régalait. La chère était exquise. Les vins les plus rares, et en quantité, défiaient la soif et la curiosité des convives. Les quatre saisons, mises à contribution pour nos plaisirs, fournissaient à la fois à notre table des fleurs et des fruits, étonnés de s'y rencontrer.
Ce que la présence incommode des deux Italiens nous ôtait de liberté tournant au profit de la gourmandise, on donna de bon appétit sur les services; on but à proportion. Le père Fiorelli, sans éducation et vorace, pâturait, humait du vin avec indécence; son camarade, plus jeune et très plaisant, fut délicieux pendant une partie du repas; mais devenant d'une liberté téméraire à mesure que les rasades s'accumulaient dans son estomac, il donna bientôt à la compagnie plus d'inquiétude que de plaisir. Lambert buvait fort. Les Italiennes, à l'exception d'Argentine, s'en acquittaient assez bien pour des femmes: Sylvina semblait se faire une gloire d'enchérir sur elles: le chevalier et ses deux amis trinquaient et se conduisaient comme des Suisses aux Porcherons, chantant, criant, se débraillant, jurant quelquefois, et lutinant leurs voisines. Ils mettaient surtout fort mal à son aise la signora, dont le mari sourcilleux était présent. Monseigneur, Géronimo et moi, tous trois embarrassés, buvions avec modération; cependant, à force de goûter des vins et des liqueurs, nous eûmes à notre tour de légères fumées; mais cela n'alla pas plus loin. Le chevalier s'en tint aussi à n'être que demi-ivre. Sylvina pouvait passer pour être plus que grise. On soutint Lambert sous les bras pour le conduire à son appartement à l'heure convenue. Quant au père Fiorelli et au bouffon, ils poussèrent les choses à la dernière extrémité. L'Italienne, voyant son époux hors d'état de veiller sur sa conduite, acheva de s'échauffer la tête, et se rendant on ne peut pas plus facile, elle commença la première à donner lieu aux folies excessives qui suivirent le repas.
Déjà les mains avaient beaucoup trotté, déjà les bouches et les tétons avaient essuyé maints hoquets amoureux, quand on se leva de table. On y laissa les deux Italiens, qui ne voulurent point la quitter. Le peu de signes de vie qu'ils donnaient encore n'était que pour demander à boire et pour jurer qu'ils ne bougeraient point de là tant qu'il y aurait une goutte de vin dans la maison. La signora Camille garda son ivrogne de père et fit demeurer un valet pour le secourir en cas d'accident. Tout le reste de la compagnie, à l'exception du chevalier qui venait de disparaître, passa de la salle à manger au salon, dont les deux battants demeurèrent ouverts…