O pudeur! que tu es faible quand Vénus et Bacchus se livrent à la fois la guerre! Mais est-il absolument impossible que tu leur résistes? Ou n'es-tu pas plutôt charmée de ce que la puissance connue de leurs forces justifie ton heureuse défaite?

J'y pense encore avec étonnement. A peine eûmes-nous mis le pied dans le salon que l'un de nos officiers, défié par les regards lascifs de Sylvina et perdant toute retenue, l'entraîna vers l'ottomane et se mit à fourrager ses appas les plus secrets. Elle ne fit qu'en rire. Bientôt l'agresseur, enhardi par l'heureux succès de son début, s'oublia jusqu'à manquer tout à fait de respect à l'assemblée. Sa partenaire, égarée, transportée, partageait ses plaisirs avec beaucoup de recueillement. Déjà l'Italienne mariée suivait son exemple à deux pas de là, dans les bras de l'autre officier, non moins effronté que son camarade. Argentine courait se cacher dans les rideaux des fenêtres pour ne pas voir ces groupes obscènes; monseigneur l'y suivait par décence et par tempérament. Tout le monde, occupé de la sorte, oubliait mon nouvel amant et moi, qui demeurions médusés au milieu du salon… Un regard expressif fut le signal de notre fuite. Ma main tomba tremblante dans celle du beau Fiorelli. Nous volâmes à mon appartement, où je m'enfermai, bien résolue de ne rejoindre la compagnie, quoi qu'il arrivât, qu'après avoir bien fait à mon aise, avec méditation, ce que je venais de voir faire aux autres dans le désir de la brutalité.

CHAPITRE XXII
Plaisirs d'une autre espèce.

Il existait enfin ce fortuné moment après lequel nous languissions l'un et l'autre depuis si longtemps, faute de nous entendre. Vous pourrez seul en apprécier les charmes, lecteurs délicats, pour qui de semblables instants ont eu lieu. Vous ne vous en ferez pas une idée juste, multitude libertine, aux plaisirs de qui l'amour et la volupté ne présidèrent jamais, et qui vous rassasiez sans choix de saveurs vénales, lorsqu'un besoin incommode aiguillonne vos sens grossiers.

Qu'il était intéressant, ce cher Géronimo, les yeux étincelants des feux du désir, visage embelli de l'aurore du bonheur! qu'il avait de grâces à mes pieds, serrant contre mes genoux sa poitrine palpitante, osant à peine combler ses vœux et les miens, quoique mon trouble et ma retraite eussent assez annoncé que je n'avais plus rien à lui refuser: ses mains semblaient respecter encore mes appas ou redouter le feu dont ils étaient consumés. Sa bouche tenait la mienne fermée, comme s'il eût craint d'entendre révoquer la permission qu'il avait de devenir heureux. Nous n'allions pas au bonheur avec la rapidité du trait qui vole à son but; mille gradations délicates nous y conduisaient lentement, la mèche brûlait avec économie; des plaisirs inexprimables suspendaient l'explosion des flammes dont nous étions intérieurement embrasés. Le premier instant où nos âmes se confondirent fut un éclair. La foudre du plaisir nous anéantit…

Nous goûtâmes mieux, un moment après, les douceurs dont nous venions de nous ouvrir la source. Ce fut alors que nous jouîmes en nous possédant et que nous pûmes apprécier les expressions flatteuses dont nous nous caressions réciproquement pendant que nos âmes se préparaient à une seconde réunion. Le même instant nous priva derechef de toutes les facultés de notre être. Déjà les plaies de nos cœurs étaient guéries. Parfaitement contents l'un de l'autre, nous prononcions dans l'ivresse de notre félicité le serment de nous aimer toujours…

Bientôt mon nouvel amant prit une nouvelle possession du trésor dont l'amour venait de le rendre maître. Lorsque, les yeux éblouis du soleil, on passe tout à coup dans un lieu sombre, on n'y distingue d'abord aucun objet; tel, revenu de son étourdissement, Fiorelli me parcourait avec surprise et m'avouait qu'il n'avait pas imaginé, dans le délire de la première jouissance, la rare perfection des attraits qui s'offraient à ses regards.

L'admiration fit renaître ses désirs avec une nouvelle fureur. Il venait de pousser les miens à l'excès par de voluptueux préludes. Nous nous unîmes avec les transports les plus passionnés… Nos transports ne peuvent se décrire… Deux fois encore nous expirâmes dans les bras l'un de l'autre… L'épuisement seul de nos esprits eût pu mettre fin à d'aussi ravissants ébats, si quelqu'un qui frappait à ma porte à coups redoublés ne nous eût arrachés à notre bonheur: il fallut cesser… répondre… ouvrir…

CHAPITRE XXIII
Qui frappait, et des belles choses que je vis.

C'était Thérèse, fort effrayée. Elle nous dit en entrant: «Tout est perdu, mademoiselle, si quelqu'un ne retrouve un peu de raison et de bon sens dans ce moment critique et ne prévient le malheur dont nous sommes menacés. Une foule de gens amassés devant la maison depuis plusieurs heures prétendent devoir prendre connaissance de ce qui se passe et parlent d'enfoncer les portes. Il est vrai qu'il se fait du haut en bas un tintamarre affreux. On a entendu des cris chez Mme Dupré. C'est cet enragé de M. d'Aiglemont qui s'est fourré chez elle: Dieu sait ce qu'il y fait. On était collé aux barreaux. Les uns prétendent que la pauvre dame a été maltraitée, d'autres ricanent et présument qu'au contraire elle a très bien passé son temps: même tapage en haut. Ce gros cochon de Fiorelli (je demande pardon à monsieur) jure comme un diable après une de ses filles, qui se refuse à certains caprices… Près de là, l'on entend rire, pleurer, crier, ronfler… On ne sait ce que tout cela veut dire. Cependant nous sommes fort embarrassés. Les domestiques n'osent rien prendre sur eux; les maîtres ne paraissent point. Il n'y a pas moyen d'éveiller M. Lambert à cause des sottises que M. le chevalier fait à sa bonne amie. Ce serait bien pis s'il y allait avoir guerre en dedans. Rentrez donc, mademoiselle, au nom de Dieu; paraissez dans le salon; engagez ces messieurs à faire plus d'attention à ce qui se passe au dehors, et faites sentir à monseigneur de quelle conséquence il est pour lui-même de n'être point vu dans cette maison, si la multitude qui l'afflige avait l'audace de s'y introduire violemment.»