Mais, comment faire? Descendre dans le bourbier? Nous en aurions eu jusqu'au ventre.—Pas de ça, interrompit l'un des drôles, il ne sera pas dit que je le fasse à des culs crottés, venez, mes princesses, grimpez-moi dessus; à charge de revanche, sus, houp là…—La pauvre Sylvina plus morte que vive, se laissa descendre la première. Des épaules du porteur, elle passa tout de suite sous les bras du sergent, qui, remettant un court brûle-gueule dans la corne de son chapeau, se mit en devoir de lui appuyer un baiser enfumé; elle jeta les hauts cris. On lui détacha un grand coup de pied au cul pour lui apprendre à faire la cruelle.

Un autre retint Thérèse par ses jupons, comme elle allait s'élancer par la portière opposée; la beauté des appas que ce mouvement mit en évidence produisit une grande sensation. Certain air qu'elle avait, et dont j'ai déjà fait mention ailleurs, réunissait d'avance en sa faveur les suffrages des spadassins. Il n'y eut qu'un cri: A moi celle-ci. Je la veux.—A moi.—A moi. Elle se laissa mettre à terre sans résistance, et, tournant à son profit le coup de pied dont Sylvina venait d'être régalée, elle ne dit mot. Quant à moi, j'avais plus de colère que de peur. Mon tour venait, j'avais tiré tout doucement un couteau de ma poche et me tapissant dans mon coin, je menaçais de poignarder le premier qui aurait l'insolence de mettre la main sur moi. Ce trait d'assurance fut fort au goût de ces messieurs. Ils rirent et jugèrent que puisque j'avais du courage, il ne me serait rien fait, pourvu toutefois que je voulusse bien ne pas m'opposer à ce qu'on visitât la voiture et qu'on emportât de quoi se soutenir de nous; mais je refusai de capituler, et, sautant adroitement au delà de la boue, je me ruai sur l'un des soldats que je blessai légèrement avec mon couteau. Pendant ce temps-là, notre postillon qui avait hasardé des représentations, recevait des coups: on l'attachait à un arbre. Thérèse qui s'enfonçait dans un taillis, y était poursuivie par l'un des bandits. Sylvina, prosternée, demandait grâce; on la parcourait du haut en bas sans l'écouter. Celui que j'avais frappé me liait les mains et promettait de me pousser dans l'instant une botte mieux fournie que celle qu'il venait de recevoir de ma façon…

Alors le beau jeune homme, qui n'avait fait jusque-là que s'opposer de son mieux aux violences, parut en fureur. Il saisit une épée, qu'on avait quittée pour commencer d'être à son aise, et se mettant bravement en garde, il menaça de charger tous ces gueux à la fois, résolut de périr plutôt que de nous voir devenir les victimes de leur brutalité; on allait risposter cruellement à son défi généreux, lorsque deux hommes à cheval, accourant à toute bride, firent tout à coup diversion.

CHAPITRE II
Dénouement tragigue de l'aventure du bourbier. Bravoure d'un Anglais et du joli jeune homme.

Les cavaliers, voyant des épées nues, s'arrêtèrent court et délibérèrent un moment s'ils s'avanceraient jusqu'à nous. Cependant le plus déterminé, donnant l'exemple, son camarade le suivit; ils piquèrent de notre côté, le pistolet à la main. Nous connûmes aussitôt au langage et à l'habillement de ces honnêtes gens qu'ils étaient Anglais. L'aspect des armes à feu ne laissa pas d'en imposer à nos ennemis, qui n'avaient que des sabres et des bâtons. Nous courûmes au-devant de nos défenseurs et nous nous retranchâmes derrière leurs chevaux. Le beau jeune homme, qui par bonheur parlait l'anglais, raconta en peu de mots ce qui venait d'arriver. Cependant les soldats faisaient mine de vouloir charger. Au même moment une chaise parut. C'était celle du maître des courriers; il les avait suivis des yeux et ayant entendu du tumulte, il s'était détourné comme eux, pour venir à notre secours.

Nous vîmes à l'instant s'élancer hors de la voiture, encore roulante, un très bel homme, armé d'un large coutelas dont il frappa d'estoc et de taille avant d'avoir pris la peine de faire la moindre question. A l'instant, tous les coquins, à l'exception de celui qui s'était mis aux trousses de Thérèse, firent front et s'escrimèrent. Le beau jeune homme, à côté de notre nouveau protecteur, le secondait en héros. A peine eut-on ferraillé quelques minutes que les marauds furent hors de combat, percés, balafrés et fracassés de quatre coups de pistolet que la cavalerie venait de tirer. Le bruit de cette décharge ayant fait fuir l'agresseur de Thérèse, elle reparut sans coiffure, échevelée, les tétons à l'air et soutenant comme elle pouvait ses jupes, dont les cordons étaient coupés.

Deux des malheureux étaient sans vie. Les autres demandèrent quartier, on dédaigna de continuer à leur faire la guerre. Le brave Anglais eut même la générosité de faire visiter et bander leurs plaies par un de ses gens qui était bon chirurgien.

Tandis que d'un côté l'on prenait ce soin charitable, de l'autre, nos chevaliers secouraient Sylvina qui s'était évanouie pendant la bataille, puis on ajouta pour un moment à notre voiture les chevaux de selle de l'Anglais. Celui-ci, le beau jeune homme, un valet et notre postillon unissant leurs efforts, la berline fut tirée du bourbier. Tout commençait à être en bon ordre, lorsque notre cher Anglais sentit enfin qu'il avait lui-même une blessure. Heureusement elle était légère. Il y fit mettre ce qu'il fallait et remonta dans sa voiture. Nous reçûmes le beau jeune homme dans la nôtre, où il y avait une place, et nous nous remîmes en route.

Bientôt nous retrouvâmes notre postillon et le laquais qui revenaient accompagnés d'une foule de villageois, de quelques hommes bleus et d'un noir. Nous demandâmes ce que signifiait cet attroupement; le postillon nous dit que les soldats qu'il avait envoyés venant de commettre plusieurs excès dans le village, il avait prévu qu'ils ne manqueraient pas de nous insulter, qu'en conséquence, il amenait main-forte et la justice en cas de malheur; mais ce secours fût venu trop tard sans l'heureuse apparition des Anglais. Nous contâmes ce que nous venions d'essuyer: nos gens revinrent avec nous sur leurs pas. Le reste de la troupe poussa jusqu'au lieu du délit, après que l'homme noir eut reçu nos dépositions.

En effet, tout le monde était en alarme dans le village où nous prîmes des chevaux. Les coquins avaient pillé le cabaret, battu l'hôte et mis les servantes à mal. Le nombre en avait imposé. Ils s'étaient retirés sans obstacles.