Cependant le bruit de notre aventure ne fut pas plus tôt répandu que l'on accourut de toutes parts. Nos voitures furent investies. Le curé vint nous féliciter fort platement. Un petit gentilhomme désolé, qui revenait de la chasse, s'empressa beaucoup et nous persécuta pour nous engager à mettre pied à terre chez lui. Nous refusâmes. Il jurait, foi de capitaine de milice, que s'il eût été au château avec la Fleur et Jacques, ses fidèles serviteurs, les choses ne se seraient pas passées si tranquillement; puis il fallut endurer l'histoire fastidieuse de vingt bagarres de village où ce vaillant hobereau devait avoir fait des prodiges. L'Anglais se tirait d'affaire à merveille, feignant de ne pas entendre le français: c'est donc sur nous que tombait en entier l'ennui des honneurs que l'on nous rendait. Sylvina se ruinait en politesses et remerciements; j'avais de l'humeur. Thérèse rechignait encore mieux, honteuse du désordre de son ajustement, qui ne publiait que trop qu'il lui était arrivé quelque chose de particulier. Le jeune homme était à peindre, transporté, répondant de tous côtés avec une gaieté vive, délicieuse; cependant nous ne savions ni qui il était, ni ce que nous ferions de lui. Il n'était pas plus au fait de ce qui nous regardait; mais il n'en avait pas moins l'air d'avoir passé toute sa vie avec nous.

Enfin, les voitures furent attelées. L'Anglais fit un présent au cabaretier et jeta quelque argent au peuple, en reconnaissance de l'intérêt qu'il paraissait prendre à notre aventure. Nous partîmes à travers une huée de vœux et de bénédictions.

CHAPITRE III
Histoire de Monrose.—Ses singuliers malheurs.

Nous désirions bien vivement de savoir qui était ce charmant jouvenceau que le hasard nous faisait enlever. Il alla de lui-même au-devant de notre curiosité, et montrant beaucoup d'assurance, toutefois sans effronterie, il s'ouvrit à nous à peu près dans ces termes:

«—Vous trouvez sans doute bien étrange, mesdames, que je me sois ainsi faufilé sans avoir l'honneur d'être connu de vous; et quoique vous m'ayez surpris en si mauvaise compagnie, je vous prie cependant de croire que je ne ressemble en rien aux scélérats avec qui je me trouvais. Je suis un infortuné, sans ressources; je sais que je suis gentilhomme, mais livré dès l'enfance à des mains mercenaires, sorti de chez un misérable grammairien pour rentrer dans un collège, je n'ai jamais vu qui que ce soit de ma famille. On a payé pour moi régulièrement une modique pension. J'ai été mal entretenu, mal enseigné, humilié, battu; voilà en raccourci, mesdames, le tableau de mon existence. Quoique vous me voyez passablement grand, je n'ai cependant que quatorze ans; mais une vie dure m'a rendu précoce et je parais plus formé qu'on n'a coutume de l'être à mon âge. En effet, il y a déjà quelque temps que je raisonne, que je pense, et je me sens même capable de me faire un sort, venant de perdre par une démarche hardie le peu de ressources que je tirais de mes parents inconnus. On me nomme Monrose, mais ce n'est qu'un surnom: le principal du collège me l'a dit. Il a mes papiers et sait, lui seul, à qui j'appartiens et comment je devrais m'appeler.»

L'intéressant Monrose cessait de parler, mais nous voulûmes absolument savoir par quel hasard il s'était trouvé dans la compagnie de ces soldats et ce qu'il se proposait alors de devenir.

«—Mesdames, répondit-il en rougissant, je me suis échappé de mon collège, et, sur mon honneur, aucune puissance ne m'y fera jamais rentrer. Je n'ai rien de plus à dire. Le secret de ma fuite est de nature à ne pouvoir être révélé.» Notre impatience redoublait: nous pressâmes Monrose; il fit beaucoup de difficultés, mais se rendant enfin à nos instances, voici ce qu'il ajouta tristement et changeant plusieurs fois de couleur:

«—Je ne sais, mesdames, s'il est au monde un état plus malheureux que celui d'un enfant éloigné de ses père et mère et livré aux pédants. Ces bourreaux, à l'aspect farouche, au cœur dur, à l'âme vile, n'ont cessé de me persécuter; né fier, emporté, j'ai eu plus à souffrir qu'un autre. Ajouter à la fatigue et à l'ennui de mes exercices, retrancher de ma nourriture et de mon sommeil, me priver des récréations et de la société de mes camarades, ont été les injustices journalières de ces monstres que j'abhorre; heureux du moins si j'avais pu m'en faire abhorrer à mon tour et si la fatalité de mon étoile ne m'avait pas fait trouver dans leur attachement même le plus insupportable supplice.

«Il y a six mois environ que le besoin de m'attacher à quelqu'un me fit distinguer un de mes camarades, à qui de brillants succès dans les études avaient mérité la faveur de tous nos supérieurs. Je me sentais beaucoup d'estime et d'amitié pour Carvel, c'est ainsi que se nommait l'écolier; et je me proposais d'apprendre de ce jeune homme, si bien venu, l'art d'adoucir les tigres qui, jusque-là, n'avaient cessé de me déchirer. En effet, le désir que je témoignais de me lier avec Carvel sembla me ramener le principal: il parut voir avec plaisir notre bonne intelligence. Nous étions de la même classe; je partageai bientôt avec lui les bonnes grâces du régent, et je crus un moment que j'allais cesser d'être malheureux; mais bientôt certaines ouvertures de la part de mon nouvel ami et certaines démarches de celle du régent m'alarmèrent. Je voyais un grand mystère, on me louait, on me caressait; je pressentis qu'il se tramait quelque chose contre moi. Je découvris bientôt que Carvel devait une partie de sa faveur à des manières de faire sa cour, dans lesquelle je me sentais incapable de l'imiter…

«Mes doutes devinrent enfin des certitudes: notre régent était l'intime ami du principal, Carvel l'était de tous deux. On fermait assez les yeux sur notre conduite pour que nous trouvassions le moyen de coucher souvent ensemble. Carvel, libertin et plus âgé que moi, devenait familier, m'apprenait des polissonneries que je saisissais assez bien et auxquelles je prenais une sorte de goût. Mais je vois, mesdames, que mon ingénuité me nuit: vous vous moquez de moi? (Nous souriions en effet.)—Non, mon bel ami, répondit Sylvina, vous nous intéressez, vous nous amusez, vous êtes charmant. Poursuivez.—Insensiblement, il poussa plus loin le zèle de ses leçons… Une nuit, enfin, il me vanta fort éloquemment l'excellence de certains plaisirs… Mais l'image seule me causait d'abord une répugnance affreuse… En vain, il voulut essayer de me faire goûter le conseil, en l'appuyant de la pratique, je me fâchai tout de bon; il m'apaisa de son mieux, je lui pardonnai, mais nous convînmes qu'il ne serait plus question du dégoûtant article, quoiqu'il assurât, pour se justifier et me séduire, que c'était le principal et le régent eux-mêmes qui l'avaient instruit, et que ce que ces graves personnages lui faisaient sans scrupule, je pouvais bien le lui permettre aussi.