«Il est inutile, mesdames, d'allonger les détails. Vous saurez que Carvel n'agissait que par le conseil des supérieurs. Il leur était voué, il avait ordre de me débaucher pour me faire servir ensuite à leurs infâmes plaisirs. Caresses, prières, menaces, violences, tout a été tenté depuis, par les scélérats, pour venir à leur but. Bientôt divisés par une affreuse jalousie, chacun d'eux s'est imaginé que je lui préférais son rival; et je n'ai cessé d'être la victime des fureurs de l'un ou de l'autre. Je me suis brouillé à mort avec le méprisable Carvel… (Sylvina, ravie: Il est délicieux.)
«Avant-hier enfin, le principal m'ayant fait venir dans sa chambre à l'heure du coucher, sous prétexte de faire avec moi la paix, m'a serré dans ses bras et m'a prié d'oublier le passé. Je le promettais. Il m'a comblé de caresses et a servi des fruits, des confitures, du vin muscat, j'en ai goûté sans méfiance. Nous avons causé familièrement plus d'une heure… mais l'odieux principal, quittant tout à coup son visage hypocrite, s'est rué sur moi comme un loup enragé et, mettant en usage toute la vigueur d'un corps masculin et colossal, il a tenté de m'arracher ces prétendues faveurs…
«Déjà sa robe m'enveloppait la tête, et j'étais renversé sur le lit la face contre les couvertes, pouvant à peine respirer. Une jambe passée autour des miennes les tenait fortement arrêtées; déjà le monstre, de la main qu'il avait libre, avait coupé l'aiguillette de mon haut-de-chausse et découvert… Mais, dans ce moment, le régent furieux et qui probablement était depuis longtemps aux aguets, a jeté la porte en dedans, malgré les verrous, et m'a tiré, non sans peine, des mains du forcené, qui, dans l'égarement de sa passion, ne pouvait lâcher prise; je me suis évadé pendant que ces animaux féroces s'accrochaient avec la dernière fureur. Dans l'instant, toute la maison a été sur pied. Je visais à m'échapper, j'ai eu ce bonheur à la faveur de la confusion générale, les portes s'étant trouvées par hasard ouvertes.
«Je suis aussitôt sorti de la ville, n'ayant pour tout bien que ce que vous voyez sur mon corps et quelques sous que j'ai dépensés à ma première halte. Après avoir fait ensuite une longue marche sans reprendre haleine, j'ai rencontré ces soldats qui tenaient la même route que moi; nous avons fait connaissance: ils m'ont proposé de servir. La misère me pressait, je n'ai point hésité. Nous avions déjà bu ensemble à la santé du roi; et, le soir, je devais signer un engagement.»
CHAPITRE IV
Beau procédé de Sylvina.
Sans doute il était mal à nous de rire d'une histoire aussi malheureuse, mais ce principal et ce régent, entêtés pour l'amour de notre Ganimède, nous avaient paru si comiques que nous n'avions pu contenir nos éclats. Le pauvre petit, déconcerté, la larme à l'œil, se taisait et n'osait plus nous regarder; nous soutînmes toute l'étendue de notre impertinence. J'allais tâcher de la réparer quand Sylvina prit la parole: «Aimable et généreux Monrose, dit-elle en lui donnant la main d'un air caressant, pardonnez un moment de folie qui n'a rien de commun avec l'intérêt dont vos aventures sont faites pour pénétrer toutes les âmes sensibles. Mais le ridicule de vos suborneurs est si frappé, vos aventures font naître de si bizarres idées que vous devez excuser s'il se mêle un peu d'envie de rire à beaucoup d'attendrissement. Nous vous avons les plus grandes obligations; quand cela ne serait pas, tout ce qui se fait remarquer d'aimable en vous, au premier abord, n'eût pas manqué de nous inspirer les plus favorables sentiments; maintenant nous vous les devons, et j'espère de réussir à vous convaincre bientôt de leur sincérité, après vous être exposé si bravement; pour nous, vous ne pouvez pas nous refuser la satisfaction de vous devenir à notre tour, bonnement, quelque chose. Rien ne vous empêche de nous suivre à Paris. Nous tâcherons de vous y dédommager de l'infortune où vous avez vécu jusqu'à présent. Elle n'était pas faite pour vous; on peut prophétiser hardiment du bonheur, sur une physionomie telle que la vôtre et d'après les preuves que vous avez données d'une aussi belle âme. Vous savez déjà que votre naissance est noble; je suis persuadée qu'un jour, lorsque vous connaîtrez vos parents, vous apprendrez que les faveurs de la fortune vous sont aussi réservées. En attendant que ces grands mystères se dévoilent à vos yeux, vivez avec nous et partagez l'aisance dont nous jouissons; quoi que nous puissions faire pour vous, il nous sera toujours impossible de nous acquitter.»
Monrose mouilla de ses larmes la main de Sylvina et la couvrit de baisers plus éloquents que les plus belles paroles. Nous n'étions pas moins émues… Ce bel enfant, qui avait toutes les grâces du corps, toutes les qualités du cœur, tout l'esprit d'une personne faite qui en a beaucoup, sut nous occuper avec tant d'agrément que nous fûmes étonnées de nous trouver sitôt rendues à l'endroit où nous étions convenues de passer la nuit.
CHAPITRE V
Comment l'Anglais se montra aussi aimable qu'il était vaillant.
Jusque-là, nous avions à peine vu notre brave Anglais, qui paraissait attacher très peu d'importance au service qu'il nous avait rendu, et, ne bougeant de sa chaise, il avait évité de se trouver à portée de nos remerciements. Cependant il nous donna la main pour descendre de voiture et nous demanda la permission de souper avec nous.
Si cet homme généreux n'avait pas l'air d'empressement qu'aurait pu se donner un galant Français, après une aventure aussi romanesque, ayant un droit puissant à la reconnaissance de très jolies femmes, il était peut-être encore plus flatteur pour nous de voir combien l'intention de ce bienfaiteur était de nous mettre à notre aise. Pas un mot qui pût faire tomber la conversation sur l'affaire du bourbier. S'il nous arrivait d'en laisser échapper quelque chose, il nous priait, en souriant, de ne pas nous rappeler un moment désagréable.—L'art du bonheur, disait-il, consiste à chasser au plus tôt de la mémoire ce qui a fait de la peine et à conserver précieusement le souvenir de ce qui a fait plaisir.