Cet homme, qui paraissait au premier abord froid et sérieux, déploya bientôt, sans la moindre prétention, une éloquence facile, intéressante. Philosophe, il n'avait que des principes modérés, consolants: ses yeux, qui n'étaient d'abord que majestueux, devenaient tendres dès qu'il parlait: un sourire charmant inspirait de la confiance; en un mot, plus on le contemplait, plus on était frappé de la symétrie parfaite de ses traits et de la dignité de sa physionomie. Agé d'environ quarante ans, il avait la fraîcheur et la vivacité du plus jeune homme. Sa voix, quoique mâle, était douce; sa taille, aussi souple que noble, était dégagée de cette contrainte que nous reprochons au plus grand nombre de ses compatriotes. On ne pouvait enfin se lasser de voir, d'écouter, d'admirer le chevalier Sydney. C'est ainsi qu'un de ses gens nous apprit qu'il se nommait.
Avec quelle bonté, surtout, il traitait l'aimable Monrose!—Mon ami, lui disait-il, en lui frappant amicalement sur l'épaule, heureux les guerriers qui ont par devers eux, au bout de leur carrière, un seul trait qui vaille celui que tu viens de donner au début de la tienne! sois conséquent, et tu seras le modèle des hommes braves et généreux.—Le modeste Monrose répondait de son mieux, par ses caresses, à tout ce que le chevalier lui disait d'obligeant.
Cet Anglais, si différent en apparence des gens que nous avions coutume de voir, nous aurait peut-être beaucoup moins plu, malgré ses belles qualités, si nous ne lui avions pas été aussi redevables. Il en imposait surtout à Sylvina, qui ne pouvait sortir avec lui du ton du respect et de la cérémonie. Quant à moi, je ne savais quel penchant m'entraînait vers sir Sydney; et lui-même, malgré le partage à peu près égal de ses attentions, me paraissait profondément occupé de moi: ses yeux y revenaient sans cesse; mais je ne pouvais comprendre pourquoi je les voyais s'attrister en me fixant. Ceux de Monrose tenaient une conduite tout à fait différente. Le pauvre petit me regardait furtivement et ne le faisait jamais sans rougir. Si nous nous rencontrions, il détournait la vue, pourvu qu'il y songeât; car, lorsque le plaisir de me contempler lui faisait oublier la convention qu'il pouvait avoir faite avec lui-même de s'en abstenir, le fripon se déridait, son visage pétillait, j'y lisais qu'il mourait d'envie de se jeter à mon cou.
Nous devions arriver à Paris le soir du lendemain. Le chevalier ayant ordonné au laquais, qui le servait à table, de repartir bientôt, afin d'avoir le temps de lui trouver un logement convenable, nous lui en offrîmes un chez nous, en attendant; mais il n'accepta point et se contenta de prendre notre adresse, après avoir demandé la permission de nous venir voir. Ensuite il alla reposer, devant se mettre en route de meilleure heure que nous. Avant de nous quitter, il trouva le moment de donner à Sylvina, pour le jeune Monrose, vingt-cinq louis qu'elle ne put refuser, sir Sydney l'assurant qu'il tiendrait à honneur que ce brave enfant voulût bien agréer cette légère marque de son estime.
CHAPITRE VI
Où l'on ne verra rien d'étonnant.
Le reste du voyage fut très heureux. Mon cœur palpita lorsque nous approchâmes de la capitale; mais ma joie n'avait rien de comparable à celle du beau Monrose. Il dévorait des yeux les moindres objets, non avec la stupide admiration des sots, mais avec ce désir vif, si naturel à un jeune homme plein de feu, qui sort pour la première fois d'une prison, où rien n'a jamais pu l'affecter agréablement. Nous arrivâmes enfin. Notre laquais, que nous avions fait partir pendant la nuit avec celui de sir Sydney, nous attendait; les appartements étaient préparés; on logea Monrose dans une pièce qui donnait d'un côté dans la chambre à coucher de Sylvina, et de l'autre sur un corridor, à côté de la mienne. Nous n'étions pas scrupuleuses; au surplus nous n'avions personne qui pût trouver à redire à cet arrangement; et je ne me suis jamais repentie qu'il ait eu lieu.
Le chevalier Sydney vint nous voir le lendemain, quoiqu'il eût appris de son laquais, instruit par le nôtre, que nous étions à peu près de ces femmes qu'on nomme du monde. Il n'en rabattit point avec nous, et nous eûmes tout lieu d'être contentes de sa politesse. Nous devions aller au spectacle, c'est un des premiers besoins des pauvres gens qui viennent de s'ennuyer en province. Le chevalier offrit de nous accompagner au Français, que nous avions préféré: nous le priâmes d'accepter au retour notre souper; ce qu'il fit.
Pendant le repas, certaines minauderies de Sylvina me firent aviser qu'elle n'aurait pas été fâchée de donner dans l'œil du bel Anglais: ce qui fortifia beaucoup mes soupçons fut que je la vis s'étudier à ne faire aucune attention à Monrose, qu'elle avait cependant perpétuellement caressé le matin, au point de le faire asseoir sur elle et de lui donner sans gêne de ces baisers qui ne sont plus sans conséquence quand on est aussi formé que l'était notre nouvel ami. On avait beau le tutoyer, le nommer mon fils, répéter sans cesse qu'on pourrait être sa mère, Monrose était trop aimable et Sylvina trop sujette à s'enflammer pour que toute cette belle amitié ne me parût pas quelque chose de plus. Je me rappelais d'Aiglemont, Géronimo, et je disais en dedans de moi: «Voici donc encore un larcin que Sylvina voudrait me faire; pour le coup, celui-ci ne lui convient pas, il est mon lot, à moi.» Je trouvais Monrose adorable; tout favorisait le projet de me l'attacher. Je ne pouvais douter que je ne lui eusse fait impression. Il ne s'agissait donc plus d'avoir les yeux ouverts sur la conduite de Sylvina. Elle était femme à faire les démarches les plus hardies. Je résolus de la prévenir et de me jeter plutôt à la tête du bel enfant que de ne pas l'avoir la première, si la fatalité de mon étoile me condamnait à toujours partager.
Mais si j'avais des plans, Sylvina en avait aussi. Elle feignit pendant plusieurs jours d'être incommodée pour se dispenser de sortir; autrement j'aurais dû rester à la maison avec Monrose qui, n'étant pas vêtu, n'aurait pu l'accompagner: c'était précisément ce tête-à-tête qu'elle redoutait; elle restait donc au logis. Pendant cette retraite, elle donna tous ses soins au beau jeune homme, l'équipa galamment, lui donna des nippes et lui retint des maîtres. Il était d'une beauté ravissante dans ses nouveaux ajustements. Nous trouvions surprenant qu'il eût sur-le-champ cette bonne mine, ce maintien aisé et noble qui n'est pas toujours le fruit assuré d'une longue éducation.
Nous le tînmes auprès de nous, gardé, pour ainsi dire, à vue, pendant près d'un mois, n'allant que furtivement au spectacle ou choisissant quelques promenades écartées; évitant surtout de rencontrer nos connaissances, qui n'auraient pas manqué de venir nous voir et de nous rejeter plus tôt que nous ne voulions dans le tourbillon bruyant des sociétés. Le chevalier Sydney était la seule personne que nous vissions. Il devait être bien étonné de notre retenue, sachant que nous étions des femmes de plaisir. Il était surtout bien éloigné d'imaginer qu'un enfant pût être la cause de notre réforme apparente.