On trouvait au delà de nouvelles beautés qui ne surprenaient pas moins agréablement. Des jardins dignes du pays des fées conduisaient par une pente douce jusqu'à la Seine. Là, d'une longue terrasse dont les murs étaient baignés, l'œil s'égarait à droite et à gauche dans les espaces immenses le long du cours du fleuve. Au delà de son lit, on jouissait d'un paysage riant, décoré, par le hasard, de tout ce que la campagne peut offrir de plus intéressant.

Tel était le séjour que nous allions habiter. Un homme de génie, très opulent, avait employé jadis de grandes sommes à tirer parti d'un lieu si favorisé de la nature; le fils et le petit-fils avaient mis la dernière main à l'exécution des projets; celui-ci jouissait à peine du fruit de ses travaux qu'une mort prématurée l'avait enlevé. Les héritiers cédèrent à sir Sydney une jouissance limitée, moyennant une somme proportionnée à la réputation qu'ont MM. les Anglais d'être inépuisables.

CHAPITRE XIV
Plus aride encore que le précédent.

Le pavillon principal avait au delà d'un magnifique vestibule un salon enchanté de forme ovale, terminé en coupole et dont une partie avançait sur le jardin. De chaque côté, deux appartements de femmes, élégamment décorés, et, plus haut, quatre appartements d'hommes ménagés dans une attique. La distribution était telle que chacun, isolé dans le haut, pouvait néanmoins se rendre en bas chez tous les autres ou les recevoir chez soi sans qu'on s'en aperçût: je dirai bientôt comment cela se pratiquait. On s'était appliqué à favoriser dans ce délicieux séjour la liberté, la misère et le plaisir, divinités bienfaisantes auxquelles il était consacré.

Nous étions justement le monde qu'il fallait pour remplir la maison. Mme d'Orville logea Thérèse qui devait également la servir. Sylvine voulait être tout à fait libre chez elle, à cause de monseigneur. Sydney, ayant aussi des vues, était aussi bien aise que personne ne fût auprès de moi. Monrose, qu'on regardait encore comme sans conséquence, fut logé près de la maîtresse du seigneur anglais, à la place de la femme de chambre qui manquait; Monseigneur, son neveu, Kinston et Sydney dans le haut. Notre hôte avait, outre cela, quelque part, un appartement dont je ferai mention ailleurs.

Je suis forcée d'entrer dans ces détails minutieux, parce qu'ils deviennent nécessaires à l'intelligence des faits dont je dois rendre compte. Au surplus, le lecteur, averti désormais que je détaille trop, est le maître de passer outre, lorsqu'il se verra menacé de l'ennui que pourra lui procurer ma scrupuleuse ponctualité.

Encore oubliai-je de dire que les pavillons collatéraux logaient tous les subalternes dont on n'avait pas indispensablement besoin auprès de soi.

CHAPITRE XV
Qui en annonce d'autres plus intéressants.

Le premier soir, je me mis au lit sans sommeil, et ne pouvant garder, pour babiller, Thérèse dont les soins devaient être partagés entre plusieurs femmes, je lui dis de m'apporter, d'une petite bibliothèque dont chacun de nos appartements était pourvu, le premier livre qui lui tomberait sous la main. Ce fut précisément Thérèse philosophe. Cette lecture m'eut bientôt mise en feu. Pour lors je m'affligeai de ma solitude et du guignon de demeurer en proie aux désirs, tandis que j'avais sous le même toit mon Monrose, mon prélat, mon chevalier et Sydney. Je m'asseyais sur mon lit; j'y rentrais, je soupirais… je prêtais attentivement l'oreille, mais un profond silence me désespérait; on eût entendu le vol d'une mouche dans le calme insupportable qui régnait autour de moi. Une faible ressource, que je mettais en usage, ne trompait que pour quelques instants mon ennui.

Je me trouvais réellement à plaindre, quand le doux murmure d'une harpe se fit entendre si près de moi que d'abord je la crus dans ma chambre et contre mon lit. Il n'y avait cependant personne. Après un charmant prélude, une voix faible, mais touchante, mêla ses accents à ceux de l'instrument et peignit, dans plusieurs couplets dignes d'Anacréon, la vive inquiétude d'une passion encore ignorée de son objet, et le souci d'un amant que sa flamme prive du sommeil. Cette musique me parut ravissante, et ne doutant pas qu'elle ne vînt de la pièce voisine, j'y allai avec un flambeau, mais je m'étais trompée. Ce fut avec aussi peu de fruit que je parcourus successivement toutes les pièces de l'appartement. Je n'étais jamais plus près des sons que lorsque je revenais à mon lit: j'allai m'y mettre après m'être assurée à plusieurs reprises de l'inutilité de mes recherches… Mais quel fut mon étonnement quand je vis sir Sydney! Comment se trouvait-il chez moi? Par où s'était-il introduit? Je le grondai et me couchai.