—Belle Félicia, me dit-il avec un respect timide, malgré la colère où je vous vois, je me crois fort innocent. Soyez sûre que je n'aurais pas eu la témérité de me rendre auprès de vous si je n'avais pas été certain que vous ne dormiez pas.—Quoi donc! répliquai-je avec un peu d'humeur, vous étiez caché? L'on n'est donc pas en sûreté chez vous, sir Sydney? Je me croyais seule; et cependant…—Pardonnez, aimable Félicia, pardonnez à un homme qui vous adore une curiosité qui n'a rien d'offensant pour vous. Le propriétaire de cette maison peut pénétrer secrètement dans les appartements de tous ceux qu'il reçoit; mais je suis généreux et ne veux point abuser avec vous de cet avantage; et me suis permis une fois, pour ne plus y revenir si vous me défendez, le plaisir de voir votre toilette de nuit. J'attendais que vous vous endormissiez, mais vous avez veillé, et j'ai cru m'apercevoir…—Allez, sir Sydney, dis-je en m'enfonçant sous mes couvertures, vous êtes un homme affreux, vous m'avez fait un tour… que je ne vous pardonnerai de ma vie.—Je mériterai mon pardon, belle Félicia, dit-il, s'agenouillant près du lit et serrant une de mes mains qu'il baisait avec transport. Cependant je ne me sentais guère disposée à lui pardonner d'avoir vu mes folies; cette idée me donna autant de colère que de confusion.—Je m'y suis bien mal pris, ajouta-t-il d'un ton peiné, si je me suis attiré votre ressentiment, quand, au contraire, tous mes soins, depuis que j'ai le bonheur de vous connaître, n'avaient pour objet que de concilier votre attachement et votre estime. Je m'attendris enfin.—Mais, lui dis-je, cette musique que je viens d'entendre!…—C'est moi, répondit-il, qui vous avais ménagé ce moment de plaisir. Il y a sous tous ces appartements une espèce d'entresol ignoré, dont mon véritable logement fait partie, le reste est partagé en plusieurs petits réduits d'où l'on se rend à des espaces pratiqués dans l'épaisseur des murs: de là on peut entendre, au moyen de certains tubes de fer-blanc, il en passe un à votre chevet. Ce tuyau, terminé par un pavillon sous lequel était le musicien, que j'avais placé moi-même, donne dans mon entresol et finit tout près de votre oreille, à la soupape que vous voyez. C'est ce qui vous a fait croire que vous étiez si près de l'instrument et de la voix.

Je vis, en effet, la soupape que l'on pouvait ouvrir et fermer à son gré. Sir Sydney me mit de même au fait du danger de certain trumeau placé entre les deux croisées et en face de mon lit. Derrière la glace, il y avait, creusé dans l'épaisseur du mur, une niche commode où l'on arrivait du bas; je dirai bientôt comment. De ce poste l'on battait en ruine toute la chambre, moyennant des petits trous peu remarquables, dont une partie d'ornements du cadre était criblée. Il y avait dans l'intérieur de la chambre, et à l'usage de la personne qui y demeurait, de quoi condamner les trous et rendre la niche inaccessible: à l'autre face de la pièce, un moyen à peu près semblable ouvrait et fermait à volonté certaine coulisse dont on ne pouvait se douter et par laquelle sir Sydney s'était introduit. Je fus enchantée du sacrifice qu'il me faisait de ces ressources secrètes, et je lui fis grâce en faveur de sa bonne foi.

CHAPITRE XVI
Singulière conversation et comment elle se termina.

On sait bien que notre sort est de n'avoir pas plus tôt pardonné qu'on se plaît à nous offenser plus grièvement. C'est ainsi qu'en usent avec nous, pour notre bien, les hommes qui se piquent le plus d'honnêteté. Sydney, homme du monde et très amoureux, n'avait garde de déroger à l'usage, et j'aurais sans doute trouvé mauvais qu'il l'eût fait. Voici cependant comment, avant d'en venir là, nous nous pressentîmes réciproquement, semblables à deux maîtres d'escrime qui se font des appels, avant de se porter des bottes.—J'ai trop bonne opinion de vous, belle Félicia, dit Sydney en me dérobant un baiser, pour craindre que vous veuillez me punir d'avoir hésité trop longtemps à vous déclarer mes tendres sentiments. Une femme s'offense volontiers de voir qu'on lui refuse l'hommage dont elle voit que ses charmes ont inspiré la loi. Tout a dû vous annoncer que je brûlais d'amour pour vous. Mais vous vous êtes doutée de ce qui me forçait au silence?—Sir Sydney, lui répondis-je, une femme ne peut être que très flattée de se voir aimée d'un homme tel que vous; mais s'il est vrai que vous avez quelque attention à mon peu de charmes, je crois connaître assez votre délicatesse pour imaginer que les obligations infinies que nous avons, ont pu seules empêcher de vous déclarer. Fait pour être aimé pour vous-même, vous avez craint sans doute de ne pouvoir jamais être assuré si le retour que je pouvais vous accorder ne serait pas autant l'effet de la reconnaissance que celui d'une inclination réciproque?—Plût à Dieu, Félicia, que je n'eusse eu que ce scrupule: il est de bien peu de poids. Non, je n'ai pas imaginé que de faibles services pussent mériter que vous vous fissiez violence pour les récompenser. D'autres motifs me forçaient au silence… Pensez donc, jeune et belle Félicia, que je touche à ma quarantième année et que vous sortez à peine de votre troisième lustre. Fait peut-être pour réussir encore auprès de certaines femmes, il n y a que la classe où vous êtes dans laquelle il soit ridicule que je cherche à qui m'attacher. De longs voyages, des malheurs singuliers m'ont fait perdre cet enjouement qui rapproche tous les âges. Je suis Anglais, penseur et malheureux, tout cela nuit à l'espérance d'intéresser une jeune Française, vive et née pour des amours mieux assorties. Je ne puis douter que votre beau chevalier ne vous aime. C'est à lui sans doute qu'appartient ce cœur…—Entendons-nous, sir Sydney; je tremble qu'aimer n'ait pour vous et pour moi des acceptions bien différentes. Je vais prévenir en deux mots tous les faux raisonnements dans lesquels nous pourrions nous engager et qui nous éloigneraient de notre but.—Je n'en ai point d'autres, chère Félicia, que de tâcher de vous plaire, en me conformant à tout ce que vous pourrez exiger de moi.—Eh bien! sir, faites-moi la grâce de m'écouter. Vous m'aimez, dites-vous, j'en suis enchantée. Me demandez-vous si je suis sensible à votre tendresse? Je vous dirai de tout mon cœur: oui. Si je regarde la disproportion de nos âges comme un obstacle au retour que vous êtes fait pour vous promettre? Non. Il n'est pas question d'âge quand on est ce que vous êtes et que l'on pense comme je fais. Si j'aime d'Aiglemont? Si j'en suis aimée? Oui, sir, nous nous aimons commodément, comme vous et moi pourrions bientôt aussi nous aimer; comme je ne trouve pas mauvais à certains égards que d'Aiglemont aime d'autres femmes, comme il vous sera permis d'en faire autant… en un mot, sir Sydney, ne me demandez aucun sentiment exclusif, ne m'en offrez aucun, et nous allons être d'accord. Je ne vous cache point que si votre façon de penser et d'aimer peut s'accommoder de mon système, dont j'avoue la bizarrerie, je suis prête à vous témoigner combien votre conquête me flatte, combien vous êtes éloigné de me paraître disproportionné et peu fait pour aspirer au faible bonheur de m'intéresser… Vous souriez, sir Sydney?—Pardonnez, charmante philosophe, vous m'étonnez et vous m'enchantez également par des raisonnements auxquels on ne devrait guère s'attendre de la part d'une Française de seize ans…—Voilà, sir, une injure anglaise. Vous semble-t-il donc que femme française et jeune soient des titres qui excluent la faculté de penser et de raisonner? Apprenez que partout notre sexe penserait, et même très juste, si l'on n'y mettait la plupart du temps obstacle, par une mauvaise éducation, à laquelle j'ai eu le bonheur d'échapper. Mais c'est assez raisonné, mon cher Sydney, retournez sur vous-même et voyez s'il est possible que vous ne soyez point aimé d'une femme tendre qui vous doit la vie et qui vous prouve toute l'estime qu'elle a pour vous en vous révélant une façon de penser, de votre aveu très singulière, mais qui nous rend seul l'arbitre du succès de votre amour.

En parlant, je lisais dans les yeux de Sydney combien je l'intéressais et tout le plaisir qu'il avait de se voir si près d'un but dont il craignait modestement d'être encore fort éloigné. «Vous êtes plus sage que moi, répliqua-t-il, après un moment de réflexion, vous avez deviné tout ce que je pensais; et déjà je ne pense plus que comme vous. Telle est la force de l'empire que vous avez sur moi. Oui, belle Félicia, vous me rendez plus heureux que je ne le désirais moi-même. Sans vous, j'allais peut-être me préparer bien des tourments.»

Lorsqu'après un semblable entretien, on ne fait plus que balbutier ou se taire, l'amour a beau jeu. Le fripon me poussa dans un coin de mon lit et fit voir une belle place à l'amoureux Sydney. La Philosophie, contente de s'être mêlée avec tant de succès d'une affaire de plaisir, tira les rideaux et nous laissa. Pour lors, Sydney commença un nouveau rôle qui lui allait à merveille. S'il s'était plaint de quelque perte du côté du moral, il fallait que le physique n'en eût souffert aucune; il n'est pas possible d'imaginer des talents en amour supérieurs à ceux dont il me faisait part. Trois fois de suite il expira dans mes bras, et si je ne me fusse opposée à de nouveaux efforts, il eût encore été plus loin, sans reprendre haleine.

CHAPITRE XVII
Peu différent de celui qu'on vient de lire.

—Voilà, par exemple, une folie de jeune homme, dis-je à sir Sydney, qui tout hors de lui, voulait ne tenir aucun compte de ma résistance. Vous voyez bien, ajoutai-je, qu'il serait ridicule à moi de prétendre à la durée d'un amour de cette espèce. Il est bon à prendre quand on a le bonheur de le trouver; mais cela ne doit et ne peut pas être long.—Encore de la philosophie, répondit-il en riant.—Eh bien! sir, prenons un parti mitoyen. Je ne veux pas que vous vous épuisiez; vous ne voulez pas que je philosophe? Dormons.

Notre réveil fut suivi de nouveaux plaisirs plus doux que les premiers, parce que les désirs de sir Sydney étaient moins impétueux et que je me trouvais déjà plus à mon aise avec lui. Il se leva de bon matin, m'assurant que son bonheur surpassait tout ce que son imagination avait pu lui promettre. Je lui jurai de bien bonne foi que je me félicitais d'être aimée de lui et que je ne serais pas la première à rompre les liens que nous venions de serrer.—Mais de l'amitié, sir Sydney; carte blanche pour tout le reste, autrement je ne répondrais pas de vous tromper. J'avais, avant de vous connaître, des principes dont je me suis parfaitement bien trouvée, rien ne m'y fera renoncer. Je ne vous demande qu'une grâce, c'est de ne pas me mépriser quand vous me désirerez moins…—Je ne pourrai ni l'un ni l'autre, adorable Félicia, répondit-il en me donnant mille baisers.—Il se retira comme il était venu, et je me livrai paisiblement au sommeil.

La coterie joyeuse se réunit de bonne heure et vint faire carillon à ma porte. Je passai à la hâte un déshabillé, pour les suivre sous un ombrage frais, où l'on avait fait partie de déjeuner; après quoi nous nous dispersâmes: les uns furent à leur toilette, d'autres ailleurs.