J'allai m'égarer avec Sydney dans un labyrinthe touffu, au centre duquel était une fontaine rustiquement décorée et près de laquelle un lit de gazon offrait un théâtre commode aux ébats des amants. En approchant de ce réduit enchanté, on ne pouvait se défendre d'éprouver une vive émotion. Tous les sens à la fois y étaient flattés. Un filet de fil d'archal extrêmement délié renfermant un espace fort étendu tenait prisonniers une multitude d'oiseaux de toute espèce qui donnaient l'exemple et l'envie de faire l'amour. La fleur d'orange, le jasmin, le chèvrefeuille, prodigués avec l'apparence du désordre, répandaient leurs parfums. Une eau limpide tombait à petit bruit dans un bassin qui servait d'abreuvoir aux musiciens emplumés. On marchait sur la fraise; d'autres fruits attendaient, çà et là, l'honneur d'être cueillis par des mains amoureuses et de rafraîchir des palais desséchés par les feux du plaisir. J'étais émerveillée; l'incarnat du désir se répandait sur mon visage et n'échappait point au pénétrant Sydney… Notre bonheur n'eut pour témoins que les oiseaux jaloux et les feuilles qui les dérobaient aux rayons curieux de l'astre du jour.
Il est des amants pour qui les délices de la jouissance sont immédiatement suivies de l'ennui et du besoin de se séparer. Nous n'étions pas du nombre de ces êtres infortunés. Nous trouvions l'un avec l'autre de quoi nous garantir de cette sécheresse si funeste à l'amour. Sydney me conta les plus singulières aventures. Sa vie était un roman prodigieux. Il m'apprit entre autres qu'une femme qu'il avait adorée, perdue, retrouvée, et dont il ignorait enfin le destin, était pour lui la source d'un chagrin qui n'avait pu s'affaiblir ni par les voyages ni par l'amour ou les faveurs de plusieurs autres femmes. Je n'exagère pas quand je dis que sir Sydney était d'une beauté plus qu'humaine; son âme répondait à sa figure: elle se peignait dans la noblesse et les grâces de son maintien et dans la douce fierté de ses regards. En un mot, dans un autre genre, il égalait d'Aiglemont, ayant d'ailleurs un caractère bien plus estimable. Je contemplais Sydney avec admiration et ne concevais pas comment il avait pu trouver une ingrate: il disait que j'étais, pour les traits et la taille, ce qu'il avait vu de plus ressemblant à cette femme dont le souvenir l'obsédait.—Mais, hélas! ajoutait-il, ce qu'on aime ressemble toujours si bien à ce qu'on a aimé que peut-être cette conformité n'existe-t-elle que dans mon imagination! Quoi qu'il en soit, adorable Félicia, c'est vous qui désormais me tiendrez lieu de cet objet si cher. J'adopte en tout votre système; trop heureux de vous être quelque chose, quelques conditions qu'il vous ait plu d'y attacher!
Nous nous oubliâmes longtemps; les doux épanchements de nos âmes annonçaient la durée future de notre attachement mutuel. On nous demandait de tous côtés quand nous repartîmes; nous fûmes agréablement persiflés. Mais Sydney, qui voulait dérober pour un temps à ses hôtes la connaissance d'un lieu si favorable à notre amour et qui avait paru me plaire, ne dit pas d'où nous venions. La délicieuse solitude était close; l'entrée, peu remarquable à dessein, n'avait pas de quoi piquer la curiosité. Je sus à Sydney un gré infini de ce qu'il ne parla pas du labyrinthe. Les femmes sont toujours sensibles aux moindres attentions qu'on peut leur témoigner.
CHAPITRE XVIII
Où le beau Monrose reparaît.
La maison de sir Sydney abondait en tout ce qui peut contribuer à faire passer le temps agréablement. Voitures, chevaux de main, équipage de chasse, bateaux, filets, jeu de paume, billard, théâtres, livres, instruments, chère exquise; tout ce que les gens sensuels et connaisseurs peuvent désirer, toutes les bagatelles qui peuvent amuser les femmes, du jeu, de la musique, de la danse, des feux d'artifice. Par-dessus tout cela, une union parfaite; jour et nuit de l'amour et de la volupté; nous étions vraiment aux Champs-Élysées.
Je n'étais pas la seule à qui Vénus et son fils eussent destiné de nouveaux présents pendant notre heureux voyage. Monrose, qui, les premiers jours, avait paru un peu triste, commençait à se dérider: il me cherchait, et ne voulant pas le désobliger je fis naître l'occasion de me trouver en particulier avec lui.—Ma chère Félicia, me dit-il, vous devenez inaccessible pour moi. J'ai tenté plusieurs fois de me rendre auprès de vous la nuit, mais vous êtes toujours impitoyablement barricadée, cela est bien cruel!—Cher Monrose, répondis-je avec un peu de fausseté, je ne puis vivre avec toi, chez sir Sydney, aussi librement que je le faisais à Paris. Nous étions chez nous, mais nous devons des égards à un étranger qui nous reçoit; il serait malhonnête…—Quel conte, ma bonne amie! Toutes nos dames ne sont pas aussi scrupuleuses… et je vous dirai que, si je pouvais vous être infidèle, je saurais bien avec qui passer des nuits que je trouve d'une longueur insupportable depuis que nous sommes ici, etc.
Nous étions dans un lieu favorable. Monrose me priait de si bonne grâce d'adoucir ses peines!… j'avais le cœur trop bon pour le lui refuser. Le pauvre enfant usa de ma complaisance en affamé. Cette fois je ne le taxai point. Cette précaution devenait inutile, puisqu'il prenait fantaisie à quelque autre femme d'essayer du charmant jouvenceau.—Puis-je savoir, lui dis-je pendant un entr'acte, de qui tu es ainsi recherché?—Devinez.—De Sylvina?—Non.—De notre ami Dorville?—Point du tout.—Ce sera Mlle Thérèse!—Encore moins. Mais ma voisine, Mme de Soligny, pourquoi ne voulez-vous donc pas y penser? Elle est charmante, et vous conviendrez que cela serait bien commode.
A la vérité, il ne m'était pas venu dans l'idée de soupçonner cette belle, qui, m'ayant l'air d'être d'un gros tempérament et fort libertine, ne semblait pas devoir jeter son dévolu sur un enfant. Mais en amour tout n'est-il pas caprice?
Milord Kinston, cet Anglais amant de la Soligny, buvait volontiers le soir; et, à l'heure de se retirer, il avait ordinairement plus besoin de dormir que de caresser sa maîtresse; elle était donc souvent exposée à coucher seule. Les hommes, qui avaient chacun leur amie et qui ne se mettaient pas encore assez à leur aise pour chercher à troquer, ne lui proposaient rien. Monrose couchait, comme on le sait, très près d'elle. Il valait mieux que rien. On voulait le mettre à l'épreuve; on se flattait qu'il avait des prémices à donner, et les femmes sont à cet égard à peu près du même goût que les hommes, quoique cela soit fort différent pour elles, comme je crois en avoir déjà fait mention ailleurs.
En un mot, Soligny avait déjà fait beaucoup d'avance à Monrose. Le soir on le faisait causer; on lui demandait mille petits services, qu'il rendait de bon cœur; on l'employait presque en manière de valet de chambre. Ses appointements étaient force de choses flatteuses, force indécences qui le mettaient à de rudes épreuves. Quelquefois c'était son tour d'être servi. On prenait la peine de rouler ses cheveux qu'il avait de la plus grande beauté; on le voyait se mettre au lit; on le veillait jusqu'à ce qu'il eût les yeux fermés. La porte de communication demeurait ouverte toute la nuit, afin de pouvoir causer quand il s'éveillait. Les choses en étaient encore là quand je reçus les confidences de Monrose.—Mon bon ami, lui dis-je, je ne veux pas mésuser de ta tendresse et de tes serments pour t'interdire des plaisirs que je ne conçois pas que tu puisses refuser sans des efforts trop pénibles. Tu deviendrais aux yeux de ta voisine un être ridicule; peut-être t'en ferais-tu haïr, si tu ne répondais pas à des avances aussi positives. Je te permets donc de terminer avec elle; mais sois modéré et n'oublie pas de te ménager pour moi, qui ne t'aime pas uniquement pour mes plaisirs, mais qui prends le plus tendre intérêt à ta conservation.