Milord Sydney nous donna la soirée: le ton amical qu'il eut avec moi m'eut bientôt rassurée: je me remis à mon aise par degrés. Nous parlâmes librement de toutes nos affaires et même de la dernière lettre qu'il m'avait écrite.—Je vous connais assez, me dit-il, pour ne pas craindre que ma franchise vous ait déplu. Je pense aussi, ma chère Félicia, que vous m'estimez trop pour imaginer que, retrouvant Zéila, je cesse de vous être attaché. J'ai beau l'aimer, j'éviterais de la revoir si le bonheur de vivre avec elle était attaché au chagrin de n'être plus votre ami. Je me charge du soin de votre fortune. La mienne me met à même de soutenir dans tous les temps votre maison sur le plus excellent ton, et…—Milord, interrompis-je, si vous voulez tout de bon que nous demeurions amis, je vous prie de ne jamais toucher cette dernière corde. Il est inutile que je conserve un aussi grand train, cela n'aboutirait qu'à me faire participer au mépris dont le public accable les femmes qui doivent leur opulence au produit de leurs faveurs. J'ai pu céder par une imprudente vanité de jeune fille au désir de briller quelques moments; mais cet éclat, ce faste, n'est point essentiel à mon bonheur. Une vie paisible, une société choisie, de l'aisance sans luxe, des plaisirs sans fracas: voilà tout ce qu'il me faut. Le lieu charmant dont vous m'avez fait accepter la jouissance sera ma demeure. La vente d'un riche superflu me fera un fonds dont le revenu sera plus que suffisant pour me faire passer agréablement le reste de mes jours…—D'ailleurs, milord, interrompit Sylvina, dont il semblait que ma modestie soulageât les regrets jaloux, Félicia doit s'attendre à jouir un jour de ce qui m'appartient: elle sera fort à son aise alors…

En un mot, il fut très sérieusement question d'intérêt. Mais milord ne voulut point entendre parler de réforme; et brisant sur un sujet qu'il se proposait de traiter dans un autre moment, il fit tourner la conversation sur le chapitre de son malheureux rival. Quand nous l'eûmes instruit de tout ce qui intéressait le comte, il opina que cette infortune ne pouvait être un obstacle au dessein qu'il avait lui-même d'épouser la veuve de Kerlandec; il avait eu d'elle deux enfants, dont il ignorait à la vérité le destin; il était aimé. Lord, opulent et de belle figure, il jouissait d'une parfaite santé. Il s'agissait d'entendre le surlendemain ce que dirait Mme de Kerlandec.

A minuit, milord se retira, me laissant aussi tranquille que j'avais été agitée au commencement de sa visite. Mon cœur était soulagé de tout ce qui le bouleversait depuis quelque temps. J'attendais impatiemment le marquis; je brûlais de lui apprendre que l'obstacle qui semblait vouloir s'opposer à notre bonheur n'avait été qu'un faible brouillard, après lequel je revoyais enfin la lumière la plus pure: je ne fus pas longtemps seule dans mon appartement. J'avais à peine commencé ma toilette de nuit que le plus tendre des amants y parut, mais avec des yeux éteints, défait comme s'il eût relevé d'une longue maladie. Thérèse ne fut pas moins frappée que moi de la pâleur du marquis. Cette nouvelle preuve de son amour mit le comble à la satisfaction du mien. Mais si j'avais poussé son chagrin à l'excès, que je sus bien réparer ma faute! Par quelles caresses, par quels transports ne lui fis-je pas oublier les heures malheureuses qui venaient de s'écouler! Il semblait renaître, en écoutant ce que je disais de propre à le rassurer et que j'accompagnais des caresses les plus passionnées. Nous demeurâmes plus d'un quart d'heure étroitement embrassés, répandant en silence de délicieuses larmes. Thérèse sanglotait aussi dans un coin par imitation. Ces doux moments furent bientôt couronnés par des plaisirs encore plus ravissants. Cette nuit fut sans contredit l'une des plus heureuses de ma vie.

CHAPITRE XX
Argent qui circule.—Thérèse fait fortune. Par quel enchaînement d'aventures.

Je fus étonnée le lendemain de trouver sur ma toilette un sac de mille louis. Thérèse souriait; elle ne put me taire, quoiqu'on le lui eût fait promettre, que cette somme avait été rapportée avec une balle de colifichets charmants, dans lesquels était égarée une boîte d'or du dernier goût, décorée du portrait de milord Sydney, où la ressemblance était saisie de la manière la plus frappante. Il était cependant ordonné à la confidente indiscrète de ne m'avouer que la balle, et de cacher l'argent quelque part, où j'eusse pu le trouver sous ma main, en cherchant autre chose. Mais elle crut augmenter ma satisfaction. Je rougis, au contraire, de penser que pendant que milord me faisait des dons aussi magnifiques, je me rendais coupable envers lui de l'infidélité la plus réfléchie. Je fus au moment de lui renvoyer la somme et de commettre l'insigne faute de lui avouer mon nouveau choix. J'eus cependant le bon sens de ne point céder à cette tentation bizarre, et je fis bien. Il m'en prit une autre qui ne tendait pas à d'aussi dangereuses conséquences et à laquelle je ne résistai point. Ce fut de faire passer les mille louis au marquis avec plus de mystère, je le savais à l'étroit. Ses gens avaient eu l'indiscrétion de dire aux miens que leur maître devait et négligeait depuis quelque temps la plupart des maisons qu'il fréquentait précédemment, faute de pouvoir continuer d'y jouer: il perdait toujours. Ce fut le prétexte que je saisis, et, contrefaisant avec art mon écriture, qui lui était connue, je lui mandai qu'une personne qui regrettait de le voir devenir plus rare dans leur société supposait que c'était la constance de son malheur au jeu qui l'éloignait ainsi, qu'en conséquence, on le priait de reparaître et de se servir de la somme jointe à la lettre comme d'une ressource dont on partagerait par la suite le bon ou le mauvais succès, se réservant de se faire connaître avec le temps. On exigeait pour le moment que le marquis ne fît aucune démarche pour découvrir qui pouvait lui rendre ce léger service, qu'on lui permettait seulement d'attribuer au plus vif et au plus solide attachement.

Le lendemain, cet amant délicat, usant d'un stratagème imité du mien, et auquel le tirage d'une loterie donnait lieu, le marquis, dis-je, m'écrivit le lendemain qu'ayant pris quelques billets avec intention que nous fussions de moitié, il avait eu le bonheur de gagner le gros lot de mille louis et qu'en conséquence il me priait d'agréer les cinq cents qui m'appartenaient. Cette tournure ingénieuse me mit d'autant plus dans l'impossibilité de refuser qu'il avait pris toutes les mesures nécessaires pour soutenir, avec une parfaite vraisemblance, son mensonge galant.

Cependant, si le gros lot du marquis n'était qu'une honnête imposture, il n'en fut pas de même quelques jours après d'un gros lot gagné par Mme Thérèse… Je ne parle pas de quelque lot perfide, tel que celui dont elle avait fait part au sieur de la Caffardière; je veux dire qu'elle gagna très sérieusement un terne à la loterie de l'École militaire. Voici comment:

O fortune! comme tout est pêle-mêle dans cette urne immense où tu puises au hasard! Comment un grand malheur est souvent la cause d'un bonheur plus grand encore!… Comment… Mais y pensé-je? à quoi bon ces déclamations? laissons la fortune et ses caprices, et revenons à Thérèse.

On se souvient sans doute que lorsque nous fûmes attaquées en partant de chez monseigneur, par des bandits, dont les uns cherchaient à détrousser, les autres à trousser seulement, l'un de ceux-ci poursuivit Thérèse, que sa frayeur chassait devers un taillis. J'ai dit qu'au premier coup d'œil, l'air lascif de Thérèse avait frappé singulièrement tous ces messieurs. Le plus épris fut apparemment le plus prompt à la lancer: il l'atteignit; on les oublia quand on les eut perdus de vue.

Thérèse, dans un danger pressant, se mit aux genoux du soldat et lui demanda la vie.—La vie? rien de plus juste, répondit celui-ci, mais à votre tour, poulette, vous ne me refuserez pas une grâce qui n'est pas, à beaucoup près, d'une aussi grande importance.—Puis aussitôt les mains vont, les tétons sont brusqués; d'autres charmes…—Surtout, ne criez pas, princesse, ajouta-t-il, ou sinon…—Pour Dieu, monsieur… vous avez l'air d'un galant homme…—Oui, très galant, mais dépêchons-nous…—Quoi! vous aurez le courage!…—Ah! pardieu, vous en voyez la preuve; cela n'a pas peur.—Fi! cachez… finissez… Qu'allez-vous faire?… (Les jupes gênaient; il coupait les ceintures.)—Là, cela ira mieux maintenant.—Grand Dieu! tuez-moi plutôt… Ah! ah! vous me blessez… malheureux… arrêtez… ah!… vous vous perdez… cessez… vous ne savez pas…—Ma foi, vogue la galère.—Monsieur!… mon ami… ah!… j'en suis… j'en suis au désespoir… mais… quel entêtement!… Eh bien… retirez-vous donc… malheureux; ô…ô…ôtez…—Un moment…—Je me meurs.