Ne croyez pas, lecteur, que, semblable à ces écrivains babillards, qui vous racontent avec les circonstances les plus minutieuses des faits arrivés il y a mille ans, j'aie pris dans mon imagination les détails de la scène dont je viens de vous faire part. Un moment, s'il vous plaît, vous saurez comment j'ai pu être instruite de ces particularités, si bien faites pour se graver dans ma mémoire. En attendant, reprenons le fil de notre aventure.
CHAPITRE XXI
Suite et conclusion des grands événements arrivés à Thérèse.
Thérèse violée, abandonnée de ses esprits, ou ne croyant pas nécessaire de rien disputer au vainqueur, gisait palpitante de frayeur et de plaisir. La facilité d'une seconde jouissance mit l'effronté militaire en humeur de lui faire une seconde insulte; mais ce fut alors qu'elle poussa le ressentiment au point que non seulement elle n'avertit plus le drôle, comme elle avait eu la bonté de le faire la première fois, mais qu'au contraire, elle se prêta de tout son cœur à l'empoisonner et se donna toute l'action qui pouvait contribuer à bien inoculer au débauché le venin dangereux qu'il osait braver. «Tiens, scélérat, disait-elle en le mordant avec fureur, tu t'en souviendras longtemps, je te jure… va… bon courage… tiens, tu l'as voulu… Eh bien!… tiens… tiens, si tu ne l'as pas…»
Le bruit effrayant de la décharge que firent les gens de Sydney frappa dans ce beau moment les organes distraits du couple heureux. Leur second impromptu d'amour venait de se consommer. Le soldat se débattait pour s'échapper des bras de son empoisonneuse, qui, moitié frayeur, moitié tempérament, le pressait fortement contre son sein. Cependant les coups de pistolet et les cris des blessés signifiaient que nous avions reçu du secours, et que l'affaire était des plus sérieuses; le soldat de Thérèse, saisi subitement de cette pusillanimité à laquelle on est assez ordinairement sujet après un combat amoureux, s'enfuit à travers le bois, au lieu de rejoindre ses camarades. Dès lors son parti fut pris. Il n'alla plus au régiment, et prenant une route détournée, il courut se cacher chez des parents qu'il avait dans un village éloigné d'une demi-journée du lieu de la catastrophe.
Les bonnes gens, à qui le jeune homme confia qu'il se trouvait malheureusement compromis dans une affaire où il y avait eu du monde de tué (il s'en doutait; d'ailleurs, peu de jours après, le bruit de cette bagarre devint public), notre soldat, dis-je, ayant intéressé ses parents, obtint qu'ils sollicitassent en sa faveur auprès de son père. Celui-ci était un homme ferme, qui n'avait pas pris en bonne part que le polisson eût mis la main sur une somme et se fût fait soldat après l'avoir dissipée; c'était bien pis lorsqu'il se trouvait englobé dans une affaire criminelle. Cependant ce bourgeois, qui était un fermier assez protégé, sacrifia de l'argent, accommoda les affaires de son fils, et obtint son congé.
Pendant que tout se négociait, l'infortuné jeune homme voyait croître de jour en jour un vilain mal qui se déclarait à la fois sous toutes les formes possibles. Les papiers attendus ne furent pas plus tôt arrivés que, craignant les effets d'un nouveau ressentiment de la part de son père, il repartit et vint à Paris: Bicêtre fut son refuge. Il se soumit à la barbare charité qu'on y exerce envers les malheureux que Vénus a trompés; il eut le bonheur de soutenir le traitement et de guérir. Convalescent, il avait fait connaissance avec le Saint-Jean du vieux président, venu dans le même lieu, pour la même cause, dérivant de la même source. Les nouveaux amis, sortis ensemble du cruel purgatoire, s'étaient répandus. Saint-Jean, retourné chez ses maîtres et les ayant quelquefois suivis chez moi, s'était quelquefois faufilé avec mes laquais. Bientôt il fut assez lié pour pouvoir présenter un ami. M. Le Franc, c'était le nom du sien, fut amené et reconnu de Thérèse, qu'il ne retrouva pas sans en ressentir lui-même une joie très vive. Il était resté à ces deux êtres une bonne opinion réciproque, qui faisait que, malgré ce qui s'était passé, ils se voulaient au fond de l'âme une sorte de bien. Le Franc se rappelait que la belle Thérèse avait mis beaucoup d'honnêteté dans ses procédés et que, d'après ce qu'elle lui avait dit, il n'eût tenu qu'à lui d'être moins imprudent. Elle lui avait paru d'ailleurs une excellente jouissance, et en faveur du plaisir incomparable qu'il avait goûté dans les bras de cette lubrique soubrette, il lui pardonnait généreusement de l'avoir si mal accommodé. Thérèse, de son côté, se rappelait certaine vigueur, certaine manière de faire les choses… Les esprits ainsi disposés, la première rencontre décida de leur sympathie: ils devinrent éperdument amoureux l'un de l'autre et s'arrangèrent au mieux. Depuis que je vivais moi-même avec le marquis, Thérèse favorisait très régulièrement M. Le Franc. Un jour leur bon génie leur inspira de prendre de moitié un terne sec d'un louis à la loterie de l'École militaire; le billet réussit et fit leur fortune. Peu de temps après, le couple amoureux s'unit tout de bon par le nœud solide du mariage. Ce fut alors que Le Franc, qui était un assez bon plaisant, nous conta dans le plus grand détail son aventure du bois, dont Thérèse, amie de la vérité, ne contredit pas la moindre circonstance.
CHAPITRE XXII
Entrevue orageuse avec Mme de Kerlandec.
Le lot supposé du marquis ayant amené fort naturellement l'histoire de Thérèse, j'ai parlé de cette fille et me trouve au delà de plusieurs événements sur lesquels il est maintenant nécessaire que je recule. Le lecteur voudra bien se souvenir que j'avais donné rendez-vous à Mme de Kerlandec pour le troisième jour après l'arrivée de milord Sydney. Ce fut le lendemain de son retour que celui-ci m'envoya la balle et les mille louis; le soir du même jour que je fis passer cette somme au marquis, et le lendemain matin, jour du rendez-vous avec Mme de Kerlandec, que le marquis me renvoya la moitié de l'argent. Cependant il s'était passé bien des choses depuis la lettre de Mme de Kerlandec et ma réponse.
Quoiqu'elle m'eût annoncé des dispositions à la conciliation et à l'amitié, nous la vîmes arriver agitée, décelant, par des mouvements d'impatience, un trouble secret, une humeur que nous devions nous attendre à voir bientôt éclater. Nous étions dans le salon de compagnie; milord Sydney, derrière le rideau d'une porte de glaces, était à portée de tout entendre,
—Laissons les compliments, mesdames, dit brusquement la belle Kerlandec, aussitôt que nous l'eûmes saluée, nous avons à parler de choses importantes: les moments sont précieux. (Puis s'adressant à moi):—Puis-je savoir, madame, par quel hasard vous avez connu milord Sydney? depuis quand il vous aime? et quand vous l'avez épousé… Vous rougissez, madame!… Fort bien. Je crois déjà voir clair sur cet article. Elle chercha dans son portefeuille une lettre et lut ce qui suit: «Madame, je me félicite… (je reçus hier cette lettre, mesdames): je me félicite d'avoir été enfin assez heureux pour découvrir ce qu'était devenu Monsieur votre fils, ce cher fils si digne devons et d'un père…» (etc., ce n'est pas de cela qu'il s'agit… Écoutez maintenant, mesdames): «Il s'échappa du collège pendant que tout y était en désordre: c'était un abominable homme que ce père Principal!… (Passons… Ah! voici enfin.) J'ai su, madame, et je suis en état de prouver que le jeune M. de Kerlandec, manquant de tout et poussé d'ailleurs par un sentiment bien digne de sa belle âme, s'était joint à quelques soldats et se proposait de servir. Ceux-ci commirent quelques excès en route et furent, les uns tués, les autres dispersés. L'affaire s'était engagée à propos de quelques femmes de mauvaise vie: un galant homme qui voyageait délivra ces aventurières. Mais Monsieur votre fils leur ayant plu, elles l'enlevèrent et l'emmenèrent à Paris. Il a vécu quelque temps chez elles, où probablement il était gardé à vue: peu après, ce beau jeune homme a disparu. Ce qu'on peut supposer de plus modéré, c'est que ces malheureuses l'auront fait partir pour quelqu'une de nos colonies…»