Je me levai furieuse.—Quel insolent a pu vous écrire cette lettre, madame? et vous-même, quelle audace peut vous porter à nous faire la lecture d'un écrit où vous ne doutez pas qu'on ait voulu nous désigner?—Mme de Kerlandec. un peu déconcertée: Parlons tranquillement, s'il se peut, madame.—Non, madame, tout le monde n'a pas ce sang-froid avec lequel vous prenez à tâche de nous outrager; apprenez, madame…—Entendons-nous, madame; est-ce à vous que l'aventure avec ces soldats est arrivée? est-ce à vous que mon fils…—Oui, madame, M. Monrose, votre fils, comme on n'en peut plus douter, c'est nous qui l'avons emmené à Paris. Il venait de se prêter à nous rendre service d'une manière qui lui faisait tout l'honneur possible; il était avec des scélérats; nous l'arrachâmes à cette détestable compagnie, il nous suivit de son plein gré…—Et qu'est devenu ce cher fils?…—Il est heureux, madame, il est protégé de milord Sydney.—Juste Ciel! mon fils au pouvoir du meurtrier de son père!—Elle s'évanouit.

—Quel coup mortel pour un cœur tel que le mien, dit milord Sydney sortant du cabinet et joignant ses secours à ceux que nous prodiguions à la méfiante veuve. Elle ouvrit enfin les yeux; mais apercevant milord, elle fit un cri perçant, et voulut s'échapper.—Cessez, cruelle Zéila, dit-il, la retenant et lui parlant avec une bonté qui faisait briller dans ce moment la tendresse et la générosité de son cœur, cessez de m'insulter, en détournant vos regards. Je ne fus jamais un homme vil; je suis incapable…—Mon fils! Où est mon cher fils?—Zéila, votre fils est en sûreté. Accourant à Paris avec un empressement dont vous étiez l'objet, j'ai laissé ce cher Monrose en Angleterre; mais vous le reverrez incessamment et vous apprendrez de lui-même qu'il se trouvait heureux de vivre avec moi.—Milord… je dois vous croire.—Vous m'insulteriez si vous aviez des doutes.—Mais où suis-je? je ne vois donc autour de moi que des personnes à qui j'ai donné des sujets de plainte… Mesdames!…

—L'exécrable homme! m'écriai-je tout à coup, lisant involontairement le nom de Béatin au bas de la lettre dont Mme de Kerlandec venait de nous faire part, et que je ramassais pour la lui rendre.—Qu'est-ce donc? dit Sylvina troublée. Quel étonnement!…—L'infâme Béatin, ajoutai-je…

Mme de Kerlandec se hâta de mettre le papier en morceaux; mais il n'était plus temps.—Apprenez, dis-je à mon tour à Mme de Kerlandec, apprenez, madame, que le monstre qui vous écrit…—Celui qui m'écrit, madame, est un honnête ecclésiastique qui fut régent de mon fils dans le collège…—Sylvina et milord Sydney, joignant leurs exclamations aux miennes, interrompirent Mme de Kerlandec.—Zéila, lui dit milord, ce scélérat vous abusait et c'est bien injustement que vous venez d'accuser ces dames. Votre fils leur a les plus grandes obligations. Ce régent, digne du dernier supplice, fut seul la cause de la fuite de Monrose, par ses duretés, par son abominable passion, par l'éclat de son infâme jalousie.—Ah! milord, ah! mesdames, dit-elle éplorée et nous tendant les bras.

Elle nous pénétrait d'attendrissement. Les alarmes d'une mère déclamante excusaient l'outrage sanglant qu'elle venait de nous faire essuyer. Nous le pardonnions à son égarement.

CHAPITRE XXIII
Conversation intéressante.

Bientôt les esprits furent plus calmes. Zéila, retrouvant son fils et son amant, renaissait. On voyait reparaître sur son adorable physionomie la douceur qui en était le caractère très naturel. Le ton civil de milord, l'amitié, la considération qu'il nous témoignait l'assuraient assez que nous n'étions pas de viles créatures. Autant elle avait pris à tâche de nous humilier, autant elle s'appliquait à nous flatter, à se concilier notre attention.

On prit du thé: milord Sydney conservait cette habitude. Mme de Kerlandec restait avec nous. Milord avait mille éclaircissements à lui demander, mille questions à à lui faire; il répétait souvent à Zéila qu'elle pouvait s'expliquer librement devant nous, qu'il nous accordait toute sa confiance et que nous étions incapables d'abuser des secrets que leur entretien pourrait nous découvrir. Cependant, les femmes étant naturellement dissimulées et Mme de Kerlandec devant peut-être à ses malheurs d'être plus défiante qu'une autre, elle s'expliquait avec contrainte. Sydney venait difficilement à bout de lui arracher ce qu'il désirait savoir; il s'agissait principalement des détails relatifs au temps qui s'était écoulé entre le combat avec Robert à Paris et l'affaire de Bordeaux, où M. de Kerlandec avait trouvé la mort; Zéila ne paraissait pas conserver de cet époux un souvenir bien cher. Il avait été plus amoureux qu'aimable, il n'eût pas été regretté s'il eût péri sous des coups portés par une autre main. L'obstacle que sir Sydney avait apporté lui-même à une réunion autrefois si désirée paraissait insurmontable selon les préjugés reçus. Ce point délicat fut agité.—Ma chère Zéila, disait milord, je prends à témoin ces dames de la constance du vœu que j'avais fait de vous aimer toujours et de me conserver pour vous; mais je me crus, je l'avoue, effacé de votre souvenir. Je préférais de craindre ce malheur à craindre que vous n'existiez plus. Votre silence…—Sydney! pouvais-je imaginer moi-même qu'après votre combat avec ce forcené de Robert, que vous deviez soupçonner de n'avoir pas osé vous disputer ma conquête, sans avoir quelques droits…—Non, Zéila, je ne vous soupçonnais point. Je n'accusais de ce malheur que mon étoile funeste, je vous respectai.—Mon père me confina dans le fond de la basse Bretagne. Vous savez en quel état j'étais alors: nos malheurs furent fatals à l'enfant que je portais. Il était sans vie quand je le mis au monde. Mon beau-père m'ayant ensuite gardée à vue jusqu'à sa mort, comment aurais-je pu vous donner de mes nouvelles, quand même bravant les préjugés les plus forts…—Eh! cruelle, lorsque vous épousâtes ce tigre, qui s'était fait à vos yeux un jouet de ma vie, songeâtes-vous à les respecter ces préjugés fanatiques?…—J'en rougis, Sydney… Mais… Vous avez été cruellement vengé.—Ah! si du moins le sort eût laissé vivre le fruit infortuné de nos premières amours? Ce lien puissant et antérieur à de vains obstacles… Que vois-je, Zéila? vos yeux se mouillent… votre embarras… Ciel! quel nouvel aveu va me déchirer le cœur ou me transporter de joie? Zéila, quelque chose d'intéressant vous presse!… n'hésitez plus.—Sydney!—Ma chère Zéila!—Je vous trompai dans ce temps, quand je vous assurai que notre fille ne vivait plus.—Dieu! quelle heureuse espérance! elle vit! en quel lieu?—Modérez une joie que le même instant va détruire. J'avais allaité pendant la traversée ma fille, heureusement douée d'une constitution robuste; mais M. de Kerlandec, toujours cruel, m'en priva dès que nous fûmes débarqués, et bientôt après il essaya de me persuader que la petite était morte à la campagne, chez d'honnêtes laboureurs qui s'en étaient chargés. Cependant le refus de me nommer ces villageois et le lieu qu'ils habitaient me fit douter que le rapport de mon mari fût véritable. Je m'informai soigneusement auprès des domestiques et les gagnai par des présents. Un seul avait connaissance du sort de ma fille; il voulut bien m'en éclaircir, à condition que je me contenterais de ce qu'il croirait pouvoir me confier et que je n'exigerais rien de plus. Je promis, je jurai. Il m'apprit que cette chère enfant avait été transférée, par lui-même, dans un hôpital d'orphelins sans aveu, mais il me fut impossible de lui faire nommer l'endroit. Cependant il me tranquillisa beaucoup en m'assurant que, soit qu'il continuât de servir chez moi, soit qu'il changeât de condition, il aurait soin de me donner, au moins une fois l'année, des nouvelles de ma fille, qu'il ne perdrait point de vue. En effet, aussi exact à sa parole envers moi qu'envers M. de Kerlandec, qui lui avait fait jurer un secret inviolable sur le séjour qu'habitait mon enfant, il m'en donna des nouvelles pendant douze années consécutives. Depuis ce temps, je n'ai plus su ce qu'était devenu mon homme. Cependant, milord, quand je vous retrouvai, je pouvais encore supposer que notre fille existait; mais épouse de M. de Kerlandec encore vivant…

CHAPITRE XXIV
L'un des plus intéressants de l'ouvrage.

Ce récit ballottait continuellement Sydney entre l'espérance et la crainte: nous écoutions avec le plus vif intérêt. «Enfin, ajouta Mme de Kerlandec, quelque temps après la mort dé mon mari, j'eus le bonheur de trouver dans ses papiers la note du lieu qui avait recelé si longtemps l'objet de ma tendresse et de mon inquiétude. C'était à P…»