Elle nommait l'endroit où j'avais été nourrie: je tressaillis. Sylvina fit de même un mouvement de surprise; mais les autres n'y firent pas attention.—Je partis sur-le-champ, continua Mme de Kerlandec; mais, admirez mon malheur, il y avait quatre ans que ma fille n'habitait plus ce séjour. C'était depuis ce temps que mon ancien serviteur ne m'écrivait plus. Je découvris avec chagrin qu'il n'avait jamais rien remis de ce que je lui faisais passer pour le soulagement de mon infortunée. La conduite de ce confident était un mélange singulier de bassesse et d'honnêteté. Je fus au désespoir. On me conta que l'enfant que je réclamais s'étant montrée difficile à élever, on l'avait cédée à d'honnêtes gens qui l'avaient demandée pour en prendre soin.

Mon cœur se gonflait. Sylvina brûlait de parler. Ses gestes, le jeu de sa physionomie annonçaient qu'elle avait quelque chose d'intéressant à mettre au jour… ma propre émotion… Sydney en fut frappé.—Ah! madame, vous la voyez, c'est Félicia, dit Sylvina au comble de la joie. Ce fut moi qui, venant réclamer dans le même hôpital un enfant que je ne trouvai plus… Ce fut moi, qui vis celle-ci, qui désirai de l'avoir auprès de moi… Mon mari, ne voulant pas être exposé par la suite à des recherches, donna le faux nom de Neuville…—Neuville, le voilà précisément ce nom que je détestais, comme celui du ravisseur de ce que j'avais de plus précieux… Ah! ma fille! Sydney! quelle félicité!

Un mouvement plus prompt que l'éclair m'avait jetée dans les bras de ma charmante mère: elle ne pouvait se rassasier de me baiser, et de m'arroser de ses larmes. Milord, les coudes appuyés sur la table, eut quelques instants le visage couvert de ses mains, puis, sortant tout à coup de sa profonde méditation, il me prodigua les plus tendres caresses. Je ne sortis de ses bras que pour voler dans ceux de Sylvina, la cause première de mon bonheur. Mes chers parents ne lui témoignaient pas moins de reconnaissance que moi-même; ils la nommaient leur bienfaitrice, l'artisane de leur félicité.

Tous nos cœurs nageaient dans les délices de la joie et de l'amour. Toute la sensibilité de ma tendre mère ne suffisait pas au bonheur de retrouver à la fois son amant et ses deux enfants. Elle oubliait que j'avais excité sa jalousie; que j'avais eu avec milord Sydney des rapports trop intimes. Cette corde délicate ne fut point touchée, elle ne l'a jamais été depuis. Elle donnait mille baisers au portrait de Monrose, pendant que Sydney, qui allait faire partir sur l'heure son valet de chambre, écrivait à son jeune ami de venir en diligence embrasser sa mère et sa sœur.

Surtout on avait eu la prudence de ne pas faire mention du comte. Ma mère se doutait bien qu'il était cet étranger qui demeurait avec nous. Elle devait être impatiente de savoir par quel hasard étonnant tous les êtres qui l'intéressaient pouvaient se trouver ainsi réunis. Cependant ces éclaircissements furent différés. Ma mère, en nous quittant, nous fit promettre de venir tous la voir le lendemain matin, pour passer ensemble le jour entier. Mon père la reconduisit.

Demeurée seule avec Sylvina, nous raisonnâmes à perte de vue sur la bizarrerie de mes aventures.—Milord Sydney, ton père!… Monrose ton frère!… disait-elle, mais je n'en reviens pas! (Elle soupirait.) Il y a dans tout ceci bien du bonheur et du malheur mêlés.—Félicia! tu te repentiras de n'avoir point de religion, de ne croire rien. Tu as commis de grandes fautes, heureusement que tu es jeune et tu as le loisir de les réparer… Crois-moi; voici des événements qui font voir la main de la Providence étendue sur toi. Maintenant elle te comble de faveurs; crains que bientôt elle ne te frappe….

Je bâillais; l'heure de mon cher marquis approchait; je mis fin à l'ennuyeux sermon et me retirant dans ma chambre j'y fis une méditation délicieuse, en attendant qu'un amant adoré vînt couronner, par ses charmants transports, le plus beau jour de ma vie.

CHAPITRE XXV
Indéfinissable.

Je jouissais d'avance de la délicieuse surprise que j'allais causer au marquis en lui annonçant ce qui m'était arrivé d'heureux. Il parut enfin; mille baisers passionnés furent le prélude des confidences intéressantes que j'avais à lui faire. La joie dont elles le transportaient ne se décrit point. Je ne risquais rien d'avancer que bientôt, sans doute, milord Sydney légitimerait ma naissance, en épousant sa chère Zéila… Quoi! le meurtrier de son mari! s'écrieront ici nos sentimenteurs modernes!… Mais non, ils n'auront pas lu cet ouvrage, fait pour les effrayer dès son début. De bons humains, beaucoup moins délicats, mais plus indulgents, qui auront supporté jusqu'ici la lecture de ces folies, ne seront point révoltés de ce mariage. Zéila, je l'avoue, avait manqué pour la première fois de délicatesse, et peut-être d'honnêteté, en épousant celui qui, sous ses yeux, avait noyé son amant; mais je crois en avoir dit ailleurs assez pour la justifier, du moins autant que peut être justifié le cœur d'une esclave, telle qu'elle était quand elle connut Sydney pour la première fois, ayant perdu cet amant, qu'elle regardait plutôt comme un maître qui l'avait achetée pour ses plaisirs. Elle s'était vue forcée de choisir entre deux extrêmes, M. de Kerlandec ou la misère et la mort. Depuis ce temps, l'éducation, l'expérience, l'usage du monde avaient mis ses sentiments et ses principes à l'unisson de nos mœurs; mais retrouvant un bien qu'on lui avait inhumainement ravi, n'ayant jamais été attachée à son époux qui l'avait voulu priver de son enfant chéri, devait-elle à la mémoire de cet homme dur, on peut dire de cet ennemi, de ne devenir jamais heureuse, quand l'occasion s'offrait de réparer toutes ses pertes, de guérir toutes les plaies de son cœur? Il est des cas particuliers qui font naître des exceptions aux lois générales, aux principes établis. Telle était la position réciproque de Zéila et de milord Sydney. Telle était (j'en dis un mot ici pour n'en plus parler), telle était la position de Sydney à mon égard. Qui pourra me prouver que nos liaisons, effets naturels des circonstances, de la sympathie, du tempérament, fussent des crimes atroces, en accordant même que les êtres formés d'un même sang ne doivent point serrer entre eux les nouveaux nœuds qui me liaient à mon père, à mon frère? Mais laissons cette thèse délicate; je ne prétends pas prouver que tout était bien; tout était du moins réparable. Il était donc inutile de se désoler, de se juger avec rigueur, de se rendre malheureuse à jamais. Quel bien en eût-il résulté?

Le marquis pensait tout à fait de même que moi sur cet article. Il se trouvait enfin à même de me parler sans contrainte au sujet de milord Sydney.—Ma chère Félicia, me dit-il, je t'avoue que le retour de milord m'assassinait. Je ne doutais plus de vos liaisons; je ne supportais plus l'alternative de te perdre ou de te partager. Cet homme, seulement trop âgé pour toi, puisqu'il est en effet ton père, est d'ailleurs très aimable, je le sais… Pouvais-je manquer de m'en informer?—N'y pensons plus, mon cher.—Tu l'as aimé?—Je ne m'en défends pas. Peut-être la force du sang prépara-t-elle un penchant que le tempérament détermina.—Et ton frère! ce beau Monrose?—Marquis, vous m'étonnez! Qui peut vous en avoir tant appris?—Toi-même; dans les premiers temps de notre connaissance, un jour que tu m'avais permis d'écrire un billet à côté de toi, ne baisais-tu pas tendrement le portrait de ton frère et ne disais-tu pas: «Bel amour, petit fripon!» Dieu sait combien d'infidélités tu me fais maintenant avec ces beautés d'Angleterre! Sois sage. Si tu ne devais pas l'être là-bas plus qu'ici, ce n'aurait pas été la peine de se priver de toi.—Nigaud! je disais cela pour m'assurer, pour vous donner un peu de jalousie. Cela voulait dire: «Marquis de glace, aimez donc un peu. Je ne suis pas d'une rigueur à désespérer les gens.»—Ah, friponne! je ne prends pas le change, je sais…—Allons, monsieur, soyez sage vous-même, interrompis-je, sentant qu'il ne l'était guère. Non, je ne le veux pas… je vous boude… vous deviez du moins faire semblant d'ignorer…