«Tout de bon, je trouve que c'est une assez jolie chose que le mariage. Ma petite femme, toute prête à adorer le premier objet que se présenterait, n'a rien eu de plus pressé que de m'adorer, et je crois, ne vous en déplaise, que je l'adore aussi. Nous rions, nous faisons des folies d'enfants, et surtout beaucoup d'autres folies; car, à certains égards, je suis parfaitement bien tombé. Que j'aime une femme attachée à ses devoirs! Puisse ma chère moitié remplir ceux qui se succéderont par la suite, dans la carrière du mariage, aussi bien qu'elle s'efforce maintenant de remplir les premiers, Aussi, suis-je d'une fidélité… Je vois tous les jours, sans l'ombre d'une tentation, une fille charmante qui la sert et deux ou trois parentes angéliques, chez qui la première faveur de la vertu conjugale est fort ralentie, et qui ne demanderaient sans doute pas mieux que de se distraire un peu d'une ennuyeuse monogamie. Concevez-vous cette conversion? n'est-elle pas digne d'occuper les deux trompettes de la Renommée?»
D'Aiglemont me demandait ensuite de mes nouvelles et de celles de Sylvina. Je ne lui avais presque point écrit; il ignorait une partie de ce qui nous était arrivé. Il s'informait aussi du comte, dont il avait toujours souhaité la fin, craignant que ce personnage mélancolique ne me gâtât l'esprit, etc.
Monseigneur, qui avait joint quelque chose à la lettre de son neveu, m'écrivait plus gravement. Il me contait comment on avait eu toutes les peines du monde à marier son étourdi: lui, oncle, payait les dettes et faisait, pour le nouveau marquis, une pension de deux cents louis à Mme Dorville. Ce revenu venait bien à propos à celle-ci, qui avait au suprême degré le défaut de l'inconduite et de ne savoir jamais sacrifier l'agréable à l'utile. Le bienfaiteur le plus solide était renvoyé de chez elle, en faveur du premier joli museau dont elle pouvait avoir envie. Sans cette rente viagère, Dorville aurait pu mourir quelque jour à l'hôpital.
CHAPITRE XXIX
Conclusion.
Quel froid me saisit? Hymen, la léthargie de mon esprit est-elle un effet de tes fatales influences? je n'ai plus le courage d'écrire… Ah! c'est que je viens de parler de toi… Vous bâillez aussi, lecteur; il est temps que je finisse.
Le marquis m'aimait beaucoup; mais voyant ce qui venait d'arriver, soit prudence, soit délicatesse, soit enfin tout ce qui peut occasionner un changement dans l'esprit d'un être à deux pieds sans plumes, il supposa tout à coup un voyage à faire dans ses terres, et partit, me livrant au tumulte de mes aventures et de mes projets. Cependant, il m'écrivit souvent, toujours avec beaucoup de tendresse; nous demeurâmes amis.
Monrose arriva bientôt sur les ailes de l'amour filial et de l'amitié. Il était devenu grand et avait embelli. J'eus un secret dépit de ce qu'il était mon frère. On peut juger de l'accueil que lui fit ma charmante mère, par la connaissance que j'ai donnée de la tendresse de son cœur. Monrose, instruit enfin de l'affaire de Bordeaux, fit bien voir qu'il avait du bon sens. Doué d'une vraie sensibilité, loin de quitter la nature pour son ombre, il ne voulut connaître de père que celui qui lui en montrait les sentiments et en exerçait envers lui les devoirs. On le fit entrer aux mousquetaires. Il est maintenant capitaine de cavalerie, en attendant mieux.
Bientôt Sydney épousa sa chère Zéila. Les lords Kinston et Bentley furent avec nous les seuls témoins du bonheur de ce couple aimable.
Le comte se rétablit un peu. Nous nous épousâmes pour la forme seulement; aucun des deux n'en désirait davantage.
Le vieux président et son gendre, qui surent nos mariages, vinrent adroitement nous complimenter en grand deuil, en pleureuses: Mme la présidente était morte, quelques jours auparavant, de ce qu'on sait.