«—Dans ce cas-là, monsieur aurait pris une très-sage résolution, et d’après mon idée; car monsieur sait bien ce que je lui ai dit...»

«—Fort bien, Pierre; mais il n’est pas nécessaire de répéter ce que vous avez dit: j’étais peut-être déjà décidé auparavant.»

«—Ma foi, notre maître, vous avez raison, car je crois que nous ne serons pas beaucoup inquiétés ici, à moins que ce ne soit par les hibous et les corneilles. Oui, oui, je vous promets que j’en ferai un logement digne d’un prince. Pour ce qui est de la ville, nous y trouverons tout ce qu’il nous faut, j’en suis sûr; et puis, ils ne songent pas plus à ce lieu-ci qu’à l’Angleterre ou aux grandes Indes.»

En ce moment, ils arrivèrent à l’abbaye, et Pierre y fut reçu avec des transports de joie; mais sa maîtresse et Adeline rabattirent bien de leurs espérances, en apprenant ce qui lui était arrivé à la ville, et qu’il revenait sans avoir exécuté sa commission. Elles apprirent l’une et l’autre, presque avec la même inquiétude, les ordres que La Motte avait donnés à Pierre; mais Adeline renferma ses alarmes, et fit tous ses efforts pour dissiper celles de son amie. La douceur de ses manières, et l’air de satisfaction qu’elle feignit, touchèrent sensiblement madame La Motte, et lui découvrirent une source de consolation, dont elle ne s’était pas doutée jusqu’alors. Les affectueuses attentions de sa jeune amie promettaient de la dédommager du manque de toute autre société, et sa conversation devait égayer des heures, qui, sans elle, se seraient passées dans la tristesse et les regrets.

Les réflexions et la conduite ordinaire d’Adeline, avaient annoncé un bon esprit et un cœur aimable; mais ce n’était pas tout..., elle avait encore du génie. Elle était alors dans sa dix-neuvième année. Sa taille était de moyenne grandeur, et modelée dans les plus élégantes proportions: ses cheveux étaient d’un noir foncé; ses yeux bleus conservaient toujours les mêmes attraits, soit lorsqu’ils pétillaient d’intelligence, soit lorsqu’ils languissaient de tendresse. Son corsage avait la légèreté aérienne des nymphes. Quand elle souriait, elle eût pu servir de modèle pour peindre la jeune sœur d’Hébé. Les charmes irrésistibles de sa beauté étaient rehaussés par la grâce, par la simplicité de ses manières, et confirmaient la valeur réelle d’un cœur dont tous les mouvemens auraient pu se montrer au grand jour et soutenir l’examen le plus sévère.

Annette, c’était le nom de la servante, alluma le feu pour la nuit: on ouvrit le panier de Pierre, et l’on apprêta le souper. Madame La Motte était toujours muette et pensive. «Il y a bien peu de situations assez tristes, dit Adeline, pour que nous ne regrettions pas tôt ou tard d’en être sortis. Le bon Pierre avoue qu’il aurait bien voulu se voir dans l’abbaye quand il était égaré dans la forêt, ou lorsqu’il s’est trouvé sur les bras deux champions au lieu d’un; et je suis certaine qu’il n’y a point de privations si absolues, qu’on n’en puisse tirer quelque sujet de consolation. La flamme de ce brasier répand un éclat plus réjouissant, par le contraste de cet affreux désert, et ce repas abondant n’en devient que plus délicieux, grâce à la disette passagère que nous avons éprouvée. Jouissons des biens, et oublions les maux.»

«Vous parlez, ma chère amie, répliqua madame La Motte, comme une personne dont l’âme n’a pas été fréquemment accablée par l’infortune (Adeline soupira), et dont les espérances sont, par conséquent, dans toute leur force.»

«La longueur des souffrances, dit La Motte, détruit en nous ce ressort énergique, qui repousse le poids des maux et se déploie aux mouvemens de l’allégresse. Je n’en parle que par réminiscence, d’après une idée confuse du passé. Comme vous, Adeline, je pouvais autrefois tirer des consolations de beaucoup de circonstances malheureuses.»

«Croyez, dit Adeline, croyez, mon cher monsieur, que cela est encore possible, et vous y parviendrez.»

«—Le prestige est évanoui..... Je ne saurais plus me tromper moi-même.»