«—Permettez-moi de vous le dire, monsieur; c’est seulement aujourd’hui que vous vous trompez vous-même, en souffrant que le nuage du chagrin rembrunisse tous les objets qui s’offrent à vos regards.»
«Cela peut être, dit La Motte, mais laissons ce discours.»
Après souper, on ferma les portes, comme la veille, pour le reste de la nuit, et nos fugitifs s’abandonnèrent au repos.
Le lendemain matin, Pierre repartit pour la petite ville d’Auboine. Le temps de son absence, Adeline et madame La Motte le passèrent encore au milieu de beaucoup d’inquiétudes et de quelques espérances; car il était possible qu’il rapportât, concernant l’abbaye, des renseignemens qui forceraient La Motte à renoncer à ses plans. Au déclin du jour, elles l’aperçurent qui revenait lentement; et la charrette qu’il avait avec lui, ne confirma que trop leurs appréhensions. Il amenait quelques meubles et des matériaux pour réparer le logement.
Il fit sur l’abbaye un rapport dont voici la substance:—Elle appartenait, ainsi qu’une grande partie de la forêt adjacente, à un homme de qualité, résidant alors avec sa famille dans une terre éloignée. Il avait succédé dans cette propriété au père de sa femme. Celui-ci avait fait construire les appartemens les plus modernes, et venait y passer autrefois une partie de l’année pour goûter le plaisir de la chasse. On racontait qu’aussitôt après la prise de possession du nouveau maître, une personne avait été conduite à l’abbaye et emprisonnée dans les appartemens: on n’avait jamais pu imaginer qui ce pouvait être; on ne savait ce qu’elle était devenue: ce bruit se dissipa par degrés, et beaucoup de gens finirent par n’y plus croire du tout. Quoi qu’il en soit, il était avéré que le possesseur actuel, depuis qu’il avait hérité de l’abbaye, n’y était venu que deux étés seulement, et qu’on avait retiré les meubles peu de temps après.
Cette particularité avait d’abord excité de la surprise: on en tira beaucoup de conjectures; mais il était difficile de se fixer à aucune. On disait, entre autres, qu’on avait vu d’étranges apparitions à l’abbaye, qu’on y avait entendu des bruits extraordinaires, et quoique les gens raisonnables se fussent moqués de ces rapports, comme d’une folle superstition de l’ignorance, ils s’étaient si fort enracinés dans l’esprit du peuple, que, depuis quinze années, aucun paysan ne s’était hasardé d’approcher de l’abbaye. Voilà pourquoi elle était abandonnée, et tombait en ruines.
La Motte réfléchit sur ce rapport. Il réveilla d’abord en lui de tristes idées; mais bientôt elles firent place à des considérations plus importantes pour sa conservation. Il se félicita d’avoir enfin trouvé un endroit où il n’était pas vraisemblable qu’on pût le découvrir ou l’inquiéter. Cependant il ne pouvait se dissimuler qu’il y avait une singulière conformité entre une partie du récit de Pierre, et l’état des chambres où l’on montait par l’escalier de la tour. Ces restes de meubles, tandis qu’il n’y avait rien dans les autres appartemens.., ce lit solitaire.., le nombre des pièces, leur correspondance, toutes ces circonstances concouraient à confirmer ses soupçons. Il les renferma pourtant dans son sein, car il s’apercevait déjà que le rapport de Pierre n’avait pas engagé ses compagnons à reconnaître la nécessité de s’établir dans l’abbaye.
Mais ils étaient forcés de se taire; et telles appréhensions qu’ils pussent concevoir, ils parurent alors disposés à ne pas les manifester. Quant à Pierre, il n’éprouvait rien de ce genre; il ne connaissait pas la crainte, et sa tête n’était remplie que de sa besogne prochaine. Madame La Motte, dans une sorte de désespoir tranquille, s’efforçait de vaincre sa répugnance pour un parti qu’aucun effort d’imagination ne pouvait lui donner les moyens d’éviter, et qu’elle ne ferait que rendre plus cruel, en se livrant aux lamentations. En effet, bien que le sentiment de tout ce qu’ils auraient à souffrir dans l’abbaye l’eût portée à contredire le projet de s’y établir, elle ne voyait pas réellement en quoi il leur serait avantageux de s’en éloigner: toutefois ses pensées se reportaient vers Paris, et lui réfléchissaient l’arrière-perspective du temps passé, avec le spectacle de ses amis en larmes, qu’elle quittait peut-être pour toujours. Les affectueuses caresses de son fils unique, maintenant exposé à mille dangers, ignorant le sort de sa mère, et que tant de raisons lui faisaient craindre de ne plus revoir, se retraçaient dans son souvenir, et triomphaient de toute sa fermeté. Elle eût voulu s’écrier: «Pourquoi, pourquoi ai-je vécu jusqu’à ce jour, et quel avenir m’est préparé?»
Adeline n’avait point d’arrière-scène de jouissances passées pour accroître son infortune présente.., point d’amis éplorés.., point de regrets de personnes chéries, pour aiguiser le poignard du chagrin, et répandre des teintes douloureuses sur ses perspectives futures; elle ne connaissait pas encore les angoisses de l’espérance trompée, ni l’aiguillon plus acéré d’une conscience qui s’accuse elle-même; elle n’avait point de misères que la patience ne pût calmer, que le courage ne pût vaincre.
Pierre se leva au point du jour pour se mettre à son travail; il s’y livra de bon cœur, et en peu de jours deux des chambres, au rez-de-chaussée, furent tellement améliorées, que La Motte commença à se réjouir, et ses compagnes à reconnaître que leur situation ne serait pas aussi malheureuse qu’elles se l’étaient figuré. Ce que Pierre avait déjà apporté de meubles fut disposé dans les chambres, dont l’une était l’appartement voûté. Madame La Motte meubla celui-ci comme un salon de compagnie. Elle le choisit de préférence, à cause de sa grande fenêtre gothique, qui descendait presqu’au niveau du parquet, et offrait la vue de l’esplanade, ainsi que la scène pittoresque des bois d’alentour.