Pierre étant retourné à Auboine pour de nouvelles emplettes, tous les appartemens du rez-de-chaussée furent en peu de jours, non-seulement logeables, mais encore commodes. Cependant, comme ils ne suffisaient pas à toute la famille, on prépara une pièce pour Adeline dans l’étage supérieur: c’était la chambre qui touchait immédiatement à la tour; elle la préféra aux autres plus avancées, parce qu’elle y serait moins éloignée de la famille, et que les fenêtres qui donnaient sur une allée de la forêt, lui procuraient une plus belle vue. La tenture délabrée qui se détachait des murs fut reclouée et prit un air moins misérable. Enfin, quoique la chambre conservât toujours quelque chose de mélancolique, à raison de sa grandeur et de la petitesse des fenêtres, elle n’était point désagréable.
La première nuit qu’Adeline l’habita, elle dormit peu: la solitude de l’appartement affectait ses esprits, peut-être en proportion du courage dont, par égard, elle s’était armée en présence de madame La Motte. Elle se rappelait le récit de Pierre; plusieurs de ses circonstances s’étaient imprimées dans son imagination, en dépit de son jugement, et il lui était difficile de surmonter entièrement ses craintes. Tout d’un coup, elle fut saisie d’une si grande frayeur, qu’elle avait déjà ouvert la porte dans l’intention d’appeler madame La Motte; mais ayant prêté l’oreille quelque temps sur l’escalier, tout lui parut tranquille, enfin elle entendit la voix de La Motte qui parlait avec gaîté. Forcée de se convaincre de l’absurdité de ses terreurs, elle rougit d’y avoir cédé un instant, et rentra dans sa chambre, étonnée de sa faiblesse.
CHAPITRE III.
La Motte régla son petit plan de vie. Il passait les matinées à la chasse ou à la pêche; et le dîner qu’il avait acheté par son adresse, il le savourait de meilleur appétit que tous ceux où il s’était trouvé aux tables de Paris les plus somptueuses. Il restait les après-dînées avec sa famille; quelquefois, dans le peu de livres qu’il avait emportés avec lui, il en choisissait un, et tâchait de fixer son attention sur les mots que répétaient ses lèvres; mais son âme se laissait peu distraire de ses peines, et le sentiment qu’il articulait n’imprimait en lui aucune trace. Quelquefois il causait; mais plus souvent, il demeurait dans un sombre silence, rêvant au passé et anticipant sur l’avenir.
Dans ces instans, Adeline s’efforçait, avec grâce, de ranimer ses esprits, et de l’arracher à lui-même. Elle réussissait rarement; mais, quand cela arrivait, les regards reconnaissans de madame La Motte et les émotions bienveillantes de son propre cœur, réalisaient l’allégresse qu’elle n’avait fait que simuler. L’âme d’Adeline possédait l’art heureux, ou peut-être serait-il plus juste de dire, l’heureux naturel de se conformer à sa situation. Quoique bien triste, son état actuel n’était pas dénué de consolation, et cette consolation était confirmée par ses vertus. Elle fit tant de progrès dans l’affection de ses protecteurs, que madame La Motte la chérissait comme son enfant, et que La Motte lui-même, quoique peu susceptible de tendresse, n’était pas insensible à ses attentions. Toutes les fois qu’il sortait de son humeur triste et farouche, il le devait à l’influence d’Adeline.
Pierre apportait régulièrement d’Auboine les provisions de la semaine; et, dans ces voyages, il sortait toujours de la ville par un chemin opposé à celui de l’abbaye. Quelques semaines s’étant écoulées sans aucun accident, La Motte chassa toutes les craintes qu’il avait d’être poursuivi, et il envisagea enfin sa situation d’un œil passablement satisfait. A mesure que l’habitude et la résolution renforçaient le courage de madame La Motte, la perspective de l’infortune commençait à s’adoucir à ses yeux. La forêt, qui d’abord lui avait paru une effroyable solitude, avait perdu son horreur; et cet édifice, dont les murs, à moitié démolis et la sombre désolation avaient frappé son âme de tristesse et d’épouvante, était à présent regardé comme un asile domestique, comme un port après l’orage.
C’était une femme sensible et douée d’éminentes qualités; elle fit son plus grand plaisir de former les grâces naissantes d’Adeline, laquelle, comme on l’a déjà vu, avait dans ses dispositions une douceur qui la faisait promptement répondre à l’instruction par les progrès, et à l’indulgence par la tendresse. Jamais Adeline n’était si contente que lorsqu’elle prévenait les désirs de son amie, jamais si diligente qu’en travaillant pour elle: elle surveillait et dirigeait les petits détails du ménage avec une si admirable exactitude, que madame La Motte n’avait à cet égard ni inquiétude ni embarras. Adeline sut se créer, dans son aride position, nombre d’amusemens qui chassaient par intervalles le souvenir de ses propres malheurs. Les livres de La Motte étaient sa consolation principale: souvent, elle en prenait un, et allait s’égarer dans les endroits où le ruisseau, serpentant dans la clairière, répandait la fraîcheur et invitait au repos par son doux murmure: là, elle s’asseyait, et, s’abandonnant aux illusions de sa lecture, elle passait plusieurs heures dans l’oubli de ses souffrances.
C’est encore là, quand les scènes d’alentour avaient calmé son cœur, c’est là qu’elle courtisait les Muses, et jouissait d’une idéale félicité. Elle consacra, dans les vers suivans, le souvenir de ces momens délicieux.