De scènes de plaisirs vous amusiez mes songes,
Et que l’aile d’amour venant me caresser,
En sentiment durable exalte un doux penser,
Chers fantômes! suivez mes heures solitaires,
Et bercez mes vrais maux par d’heureuses chimères.
Madame La Motte avait souvent paru curieuse d’apprendre les aventures d’Adeline, et quels événemens l’avaient jetée dans une situation aussi périlleuse et aussi incompréhensible que celle où La Motte l’avait trouvée. Adeline lui avait fait un court récit de la manière dont elle fut conduite dans cette maison; mais elle avait toujours conjuré son amie avec larmes de lui permettre, pour le moment, de ne pas entrer dans de plus grands détails: elle n’avait pas encore assez de courage pour regarder en arrière. Mais enfin, ses esprits s’étant calmés par le repos, et raffermis par la confiance, elle fit un jour, à madame La Motte, le récit qu’on va lire.
HISTOIRE D’ADELINE.
Je suis, dit Adeline, la fille unique du chevalier Louis de Saint-Pierre, d’une famille distinguée, mais peu favorisée de la fortune. Il a long-temps habité Paris. Je n’ai de ma mère qu’un bien faible souvenir; je la perdis que je n’avais encore que sept ans: ce fut mon premier malheur. A sa mort, mon père cessa de tenir maison, me mit dans un couvent, et quitta la capitale. C’est ainsi qu’au printemps de ma vie, je fus abandonnée à des mains étrangères. Mon père venait quelquefois à Paris, et je me rappelle bien le chagrin que j’éprouvais toujours quand il me disait adieu. Dans ces momens qui déchiraient mon cœur, il ne témoignait pas la moindre émotion: je crus souvent qu’il avait bien peu de tendresse pour moi; mais il était mon père, et la seule personne en qui je pouvais trouver un protecteur et un ami.
Je restai dans ce couvent jusqu’à la fin de ma douzième année. Mille fois j’avais conjuré mon père de me prendre chez lui; mais il fut retenu d’abord par des raisons de prudence, et ensuite par des motifs d’avarice. Je fus alors retirée de ce couvent, et mise dans un autre, où j’appris que l’intention de mon père était de me faire prendre le voile. Je n’essayerai pas de vous peindre ma surprise et ma douleur à cette annonce. J’avais été trop long-temps renfermée dans les murs d’un cloître; j’avais trop souvent contemplé les tristes misères des victimes qui l’habitaient, pour ne pas reculer d’horreur à l’idée que j’allais en augmenter le nombre.
L’abbesse était une femme d’un extérieur rigide, et d’une dévotion austère, ponctuelle dans l’observance des moindres pratiques, et qui ne pardonnait jamais un oubli des formalités. Quand elle voulait faire des prosélytes, sa méthode et son manége étaient d’effrayer plutôt que de séduire, de déterminer adroitement par la terreur, et non de surprendre par des sophismes. Elle employa pour me résoudre des ruses sans nombre, et toutes portaient l’empreinte de son caractère. Mais, dans la vie qu’elle voulait me contraindre d’embrasser, j’avais vu trop d’objets d’épouvante réelle pour me laisser subjuguer par l’influence de tous ces vains prestiges, et j’étais décidée à refuser le voile. Je passai là plusieurs années à lutter misérablement contre la tyrannie et le fanatisme. Quand je voyais mon père, et c’était bien rarement, je le suppliais de changer ma destination; mais il m’opposait que sa fortune était insuffisante pour me soutenir dans le monde: enfin il me menaça de toute sa colère, si je persistais dans ma désobéissance.