Ma chère dame, vous ne pouvez vous former qu’une idée bien imparfaite de mon affreuse situation; je me voyais condamnée à une prison éternelle, à la prison la plus épouvantable, ou à la vengeance d’un père qui me jugeait sans appel. Ma résolution s’ébranla.... J’hésitai quelque temps sur le choix des maux.....; mais à la fin, les horreurs de la vie monastique se présentèrent si vivement à mes regards, que ma fermeté succomba. Ravie à l’agréable commerce de la société....., au spectacle charmant de la nature...., presqu’à la lumière du jour...., condamnée au silence..., à de rigides formalités..., au jeûne, à la pénitence; condamnée à renoncer aux plaisirs d’un monde que l’imagination me peignait sous les couleurs les plus animées et les plus séduisantes, sous des couleurs d’autant plus enchanteresses, peut-être, qu’elles n’étaient qu’imaginaires...., voilà l’état où j’étais destinée. Ma résolution prit de nouvelles forces: la cruauté de mon père étouffa ma tendresse, et excita mon indignation. Je me dis: «Puisqu’il oublie les sentimens d’un père, puisque sans remords il dévoue sa fille au malheur et au désespoir..., les liens du devoir filial et paternel n’existent plus entre nous....; lui-même il les a rompus, et je disputerai encore ma liberté et ma vie.»
Me trouvant insensible aux menaces, l’abbesse eut recours à des moyens plus adroits; elle se relâcha jusqu’à sourire, même jusqu’à flatter; mais son sourire était la grimace de la fourberie, et non l’expression de la bonté; il excitait la répugnance, au lieu d’inspirer l’attachement. Elle peignait des plus belles, des plus savantes couleurs, le caractère d’une religieuse..., sa sainte innocence..., sa douce dignité..., sa dévotion sublime. Je soupirais en l’écoutant. C’était pour elle un symptôme favorable, et elle continuait le portrait avec plus de chaleur. Elle décrivait la sérénité de la vie monastique..., ses remparts assurés contre la séduction, contre les passions orageuses, et les tristes vicissitudes du monde.... Elle peignait les jouissances extatiques de la religion, le doux et mutuel attachement d’un peuple de sœurs.
Le tableau était si soigné, que l’artifice du dessein s’y serait dérobé à des yeux sans expérience. Les miens n’étaient que trop malheureusement instruits. Trop souvent j’avais été témoin des pleurs secrets, des sanglots échappés au repentir, des mornes langueurs du chagrin, et de la muette douleur du désespoir. Mes gestes, mon silence lui démontraient mon incrédulité, et son dépit se contenait avec peine dans les bornes d’une tranquillité décente.
Mon père, comme vous l’imaginez, était fort irrité de ma persévérance, qu’il appelait obstination; mais, ce qui est plus difficile à croire, il s’apaisa bientôt, et fixa un jour pour me retirer du couvent.
Ah! figurez-vous ce que j’éprouvai à cette nouvelle! La joie éveilla toute ma reconnaissance; j’oubliai les rigueurs passées de mon père, j’oubliai que son indulgence présente était moins l’effet de sa tendresse que de ma résolution. Je pleurais de ne pouvoir faire toutes ses volontés.
Quels jours de bienheureuse attente, que ceux qui précédèrent mon départ! Ce monde, dont j’avais été séparée jusqu’alors......, ce monde où si souvent mon imagination aimait à s’égarer...., dont les sentiers étaient semés de roses que rien ne devait flétrir...; où chaque scène brillait de mille charmes, et invitait au plaisir...; où tous les cœurs étaient bons, où tous les cœurs étaient heureux...: ah! ce monde, il se dévoilait à ma vue. Je comptais les jours et les heures qui me séparaient de ces régions enchantées. Ce n’est qu’au monastère qu’on est fourbe et cruel; c’est là seulement qu’habite l’infortune. Je le quittais pour toujours. Que je plaignais les pauvres religieuses que j’y laissais! Ce monde, dont je faisais tant de cas, s’il m’eût appartenu, j’en aurais donné la moitié pour les emmener avec moi.
Arrive enfin le jour si long-temps désiré. Mon père vient; ma joie s’éteint un moment dans les tristes adieux que je fais à mes pauvres compagnes. Je n’avais jamais senti pour elles une aussi vive tendresse qu’en cet instant. Je fus bientôt hors des grilles du couvent. Je regardai autour de moi; je contemplai le vaste cintre des cieux, qui n’était plus borné par les murs d’un cloître, et la terre verdoyante qui s’étendait en vallons, en collines, jusqu’aux limites circulaires de l’horizon. Mon cœur bondissait de plaisir, mes yeux se gonflaient de larmes, et je fus quelques momens sans pouvoir parler. Mes pensées s’élevèrent au ciel en sentimens de reconnaissance vers le dispensateur de tous les biens.
Enfin je me retourne vers mon père: «Cher auteur de mes jours, lui dis-je, que j’ai de grâces à vous rendre pour ma délivrance, et que ne voudrais-je pas faire pour vous contenter!»
«Retournez donc à votre couvent,» me dit-il d’un ton sévère. Je frissonnai: son regard et son geste troublèrent l’accord de mes sentimens. L’élan de ma joie fut soudain réprimé, et tous les objets autour de moi s’attristèrent des ombres de l’espérance trompée: non que je crusse que mon père voulût me reconduire au couvent, mais parce que ses sensations me paraissaient trop discordantes avec la joie et la reconnaissance que je venais d’éprouver et de lui exprimer... Pardonnez-moi, madame, ces détails minutieux. Les vives successions de sentimens qu’ils imprimèrent dans mon cœur, me les font juger importans, tandis qu’ils ne sont peut-être que désagréables.
«—Non, ma chère, dit madame La Motte, ils sont intéressans pour moi; ils développent des traits de caractère que j’aime à observer: vos infortunes attirent toute ma pitié, et la bonté de votre âme toute mon affection.»