Ces mots pénétrèrent le cœur d’Adeline; elle baisa la main de madame La Motte, et garda quelques instans le silence. Elle lui dit enfin: Puissé-je me rendre digne de tant de bonté, et ne cesser de rendre grâce au ciel, qui, en me donnant une pareille amie, me verse la consolation et l’espérance!

La maison de mon père était située à quelques lieues de l’autre côté de Paris; nous le traversâmes dans notre route. Quel nouveau spectacle! qu’étaient devenus les visages religieux, les manières austères que j’avais coutume de voir au couvent? Ici toutes les contenances étaient animées par les affaires ou par les plaisirs; tous les pas étaient rapides, tous les sourires joyeux; je croyais voir un ami dans chaque personne: elles me regardaient toutes en souriant; je souriais à mon tour, et j’aurais voulu leur dire combien j’étais enchantée. Qu’il est doux, m’écriai-je, de vivre environné d’amis!

Que de monde dans les rues! quels magnifiques hôtels! quels brillans équipages! Je m’aperçus à peine que les rues étaient étroites et dangereuses. Quel tumulte! quel fracas! quel plaisir! Je ne pouvais assez bénir mon éloignement du monastère. J’allais exprimer de nouveau ma reconnaissance à mon père, mais ses regards m’interdirent, et je restai muette..... Je suis trop diffuse, madame: les faibles images des plaisirs passés que nous réfléchit la mémoire, sont encore chères à notre âme. On regarde toujours avec un plaisir mélancolique l’ombre du plaisir, même quand la réalité s’est évanouie.

Je quittai Paris en soupirant, et je ne cessai de porter mes yeux sur lui, que lorsque toutes les tours des églises se perdirent dans le lointain. Nous entrâmes bientôt dans une route sombre et peu fréquentée. Sur le soir, nous arrivâmes à une bruyère sauvage: je regardai autour de moi si je verrais une habitation; je n’en vis aucune; on n’apercevait pas une âme. Je ressentais quelque chose de semblable à ce que j’avais coutume d’éprouver au couvent. Depuis que j’en étais sortie, jamais mon cœur n’avait été si triste. Mon père gardait toujours le silence: je lui demandai si nous approchions de la maison; il me répondit que oui. Cependant la nuit survint avant que nous y fussions arrivés. C’était une maison isolée, dans un terrain vague. Mais, madame, je n’ai pas besoin de vous le décrire. Quand la voiture se fut arrêtée, deux hommes parurent à la porte, et nous aidèrent à descendre; ils avaient un air si sombre, ils disaient si peu de paroles, que je me croyais encore dans le couvent. Il est certain que, depuis ma sortie, je n’avais pas rencontré de figures aussi tristes. Est-ce là, dis-je en moi-même, une partie de ce monde que j’ai contemplé avec tant de charmes? L’intérieur de la maison avait l’air chétif et misérable: j’étais surpris que mon père eût choisi une pareille habitation, et de n’y voir aucune femme; mais je savais que mes demandes ne me vaudraient que des reproches; ainsi, je me taisais. A souper, les deux hommes que j’avais déjà vus, se mirent à table avec nous: ils parlèrent peu; mais ils parurent m’observer beaucoup. Cela m’embarrassait et me chagrinait. Mon père s’en aperçut, et leur lança un regard qui m’assura qu’il avait des desseins que je ne pouvais comprendre. Le couvert ôté, mon père me prend par la main, et me conduit à la porte de ma chambre. Il pose la lumière, me souhaite le bonsoir, et me laisse à mes réflexions solitaires.

Qu’elles étaient différentes de celles que je prenais plaisir à faire quelques heures auparavant! L’espérance et le bonheur me souriaient naguère, maintenant la tristesse et l’attente trompée glaçaient la chaleur de mon âme, et décoloraient la perspective de mon avenir. L’aspect de tout ce qui m’entourait contribuait à me consterner. Sur le plancher était un petit lit sans rideaux; deux vieilles chaises et une table, voilà le surplus des meubles de cette chambre. Je m’approchai de la fenêtre, dans l’intention de jeter les yeux sur la scène du dehors; je la trouvai fermée: cette circonstance me frappa; et en la rapprochant de l’étrange apparence de la maison, ainsi que de la figure et de la conduite des deux hommes qui avaient soupé avec nous, je me perdais dans un labyrinthe de conjectures.

Enfin je me couchai; mais les inquiétudes de mon âme écartèrent le sommeil: de tristes, de sombres images voltigeaient devant mon imagination; et sans fermer l’œil, je tombai dans une espèce de rêve. Je crus me voir avec mon père dans une forêt déserte: ses regards étaient sévères, ses gestes menaçans; il me reprochait d’avoir quitté mon couvent. En me parlant, il avait tiré de sa poche un miroir qu’il me présentait. Je regardai dedans, et je me vis (mon sang se glace en le répétant), je me vis percée d’une large blessure et répandant des flots de sang. Alors je crus me retrouver dans la maison, et tout-à-coup j’entendis les mots suivans si distinctement prononcés, que même, en ne dormant plus, j’eus peine quelque temps à ne pas les croire véritables: «Fuis de cette maison, la mort est sur ta tête.» Je fus éveillée par les pas de quelqu’un dans l’escalier: c’était mon père qui se rendait dans sa chambre; je fus étonnée qu’il se retirât si tard, car il était plus de minuit.

Le lendemain matin, la compagnie de la veille se réunit pour déjeuner, et fut tout aussi sombre et aussi taciturne. La table fut servie par un laquais de mon père; mais s’il y avait un cuisinier et une servante, ils étaient invisibles.

Le jour suivant, quand je voulus sortir de ma chambre, je fus bien étonnée de trouver la porte fermée. J’attendis assez long-temps avant de me hasarder à crier; on ne me répondit point; je m’approchai de la fenêtre, et j’appelai plus fortement; mais je n’entendais toujours que le seul bruit de ma voix. Je passai près d’une heure dans un état de surprise et de terreur impossible à décrire; enfin, j’ouïs quelqu’un monter dans l’escalier; j’appelai de nouveau; on me répondit que mon père était parti le matin pour Paris; qu’il reviendrait dans peu de jours, et qu’en attendant, il avait ordonné qu’on me tînt renfermée dans ma chambre. J’exprimai mon étonnement et mes craintes. On m’assura que je n’avais rien à redouter, et que je vivrais là tout aussi bien que si j’étais en liberté.

La fin de ce discours me parut offrir une étrange consolation. Je n’osai guère répliquer, et me soumis à la nécessité. Je fus encore livrée à mes tristes réflexions. Quel jour je passai, seule, en proie à la douleur et à la crainte! J’essayai de deviner la cause de ce cruel traitement, et je finis par conclure que mon père avait eu dessein de me punir de ma première désobéissance. Mais pourquoi m’abandonner au pouvoir de ces étrangers, de ces hommes dont l’extérieur portait le cachet de la scélératesse si profondément gravé, qu’il frappait de terreur mon âme inexpérimentée? Mes soupçons ne faisaient que me plonger dans une plus grande perplexité; et cependant il me fut impossible de ne pas en poursuivre le sujet: le jour fut consumé en lamentations et en conjectures. Enfin la nuit arriva, et quelle nuit! L’obscurité m’apporta de nouvelles craintes; je regardai tout autour de la chambre s’il y avait quelque moyen d’arrêter ma porte en dedans, mais je n’en aperçus aucun; enfin j’imaginai de la barrer avec le dos d’une chaise placée en travers.

A peine avais-je fini, et m’étais-je couchée sur mon lit tout habillée, non pour dormir, mais pour veiller, que j’entendis heurter à la porte de la maison: on l’ouvrit et on la ferma si promptement, que la personne qui avait frappé parut n’avoir fait que remettre une lettre ou s’acquitter d’un message. Bientôt après, j’entendis par intervalles, dans une chambre au rez-de-chaussée, des voix qui tantôt parlaient très-bas, et tantôt s’élevaient toutes ensemble, comme dans une dispute. Par un mouvement plus excusable que la curiosité, je m’efforçai de distinguer ce qu’on disait, mais ce fut en vain. De temps à autre, un mot ou deux parvenaient jusqu’à moi. J’entendis une fois prononcer mon nom, mais pas davantage.