Ainsi s’écoulèrent les heures jusqu’à minuit, que tout fut tranquille. J’étais restée quelque temps sur mon lit, flottant entre la crainte et l’espérance, quand j’entendis tirer et pousser doucement la serrure de ma porte. Je m’élançai à terre, et j’écoutai avec le plus grand silence pendant un instant: après quoi le bruit recommença, et j’entendis parler bas en dehors. Les forces me manquaient, mais je conservais encore le sentiment. En cet instant on fit un effort contre la porte, comme pour l’enfoncer. Je jetai un cri, et j’entendis aussitôt les voix des hommes que j’avais vus à la table de mon père; ils crièrent pour qu’on ouvrît; et comme je ne répondais point, ils proférèrent les plus menaçantes imprécations. J’avais encore assez de force pour aller vers la fenêtre, dans le seul espoir de m’échapper par là; mais mes faibles secousses ne pouvaient rien contre les barreaux. Oh! comment pourrai-je, en rappelant ces momens d’horreur, témoigner assez ma reconnaissance à ceux qui m’ont sauvée et qui me consolent?

Après avoir demeuré quelque temps à la porte, ils la laissèrent, et descendirent l’escalier. Comme mon cœur se sentait revivre à chaque pas qui les éloignait! Je tombai sur mes genoux; je remerciai Dieu de m’avoir sauvée en ce moment, et j’implorai sa protection pour l’avenir. Je me relevais après cette courte prière, lorsque tout-à-coup j’entendis du bruit dans un autre côté de la pièce. En regardant autour de moi, je vis s’ouvrir la porte d’un petit cabinet, et deux hommes entrer dans la chambre.

Ils me saisirent, et je tombai dans leurs bras sans connaissance: le temps que je passai dans cet état, je l’ignore; mais en revenant à moi, je me retrouvai seule et j’entendis différentes voix au rez-de-chaussée. J’eus la présence d’esprit de courir à la porte du cabinet, seule ressource que j’avais pour me sauver; mais elle était fermée! je réfléchis alors qu’il était possible que les brigands eussent oublié de tourner la clé de l’autre porte qui était retenue par la chaise; mais cette espérance fut encore déçue. Je frappai mes mains, dans une agonie de désespoir, et demeurai quelque temps immobile.

Un bruit violent, qui partait d’en bas, me fit revenir à moi, et bientôt j’entendis monter des gens dans l’escalier: alors je me tins pour morte. Les pas s’approchèrent, on rouvrit la porte du cabinet. Je restai tranquille, et vis les mêmes hommes rentrer dans la chambre: je ne parlai, ni ne résistai: les facultés de mon âme avaient perdu le pouvoir de sentir, comme lorsque notre corps a reçu un coup si violent, qu’il étourdit la sensation de la douleur. Ils me conduisirent en bas: on ouvrit la porte d’une chambre au rez-de-chaussée, et j’aperçus un étranger. C’est alors que le sentiment me revint. Je criai, je me débattis, mais on m’entraîna. Il est inutile de dire que cet étranger était M. de La Motte, ni d’ajouter que je le bénirai à tout jamais comme mon libérateur.

Adeline cessa de parler. Madame La Motte garda le silence. Il y avait, dans ce récit, quelques circonstances qui excitaient toute sa curiosité. «Croyez-vous, dit-elle à son amie, que votre père fût pour quelque chose dans cet horrible mystère?» Quoiqu’il fût impossible d’en douter, Adeline pensa, ou plutôt feignit de penser qu’il n’était coupable d’aucun dessein contre sa vie. «Cependant, quel motif, dit madame La Motte, supposer à une barbarie aussi évidemment gratuite?» Là se bornèrent ses questions, et Adeline avoua qu’après avoir cherché long-temps à s’expliquer cette énigme, elle l’avait enfin abandonnée en frémissant d’horreur.

Madame La Motte exprima sans réserve toute la sympathie qu’excitait en elle une si extraordinaire infortune, et cet épanchement resserra les nœuds d’une amitié mutuelle. Adeline sentit soulager son âme par la révélation qu’elle venait de faire à madame La Motte, et celle-ci reconnut le prix d’une pareille confidence, par un surcroît d’attentions affectueuses.



CHAPITRE IV.

La Motte avait passé plus d’un mois dans cette solitude; et sa femme avait la satisfaction de le voir reprendre du calme et même de la gaîté. Cette satisfaction, Adeline la partageait bien vivement: elle aurait pu, à juste titre, se féliciter elle-même de cet heureux changement. Son enjouement et ses soins avaient effectué ce que n’avaient pu opérer les trop grandes sollicitudes de son amie. La Motte ne paraissait pas indifférent aux aimables dispositions d’Adeline; et quelquefois il la remerciait avec plus de chaleur qu’il n’avait coutume d’en témoigner. De son côté, elle le regardait comme son unique protecteur, et avait pour lui la tendresse d’une fille.