Le temps qu’elle avait passé dans cette paisible retraite avait adouci le souvenir des événemens passés, et rendu à ses esprits leur harmonie naturelle. Quand sa mémoire lui rappelait ses courtes et romanesques attentes de félicité, tout en donnant un soupir à cette illusion ravissante, elle déplorait moins son erreur, qu’elle ne se réjouissait de sa sécurité et de sa consolation présente.
Mais la satisfaction que l’allégresse de La Motte répandait au tour de lui, fut de courte durée: il devint tout-à-coup sombre et réservé; la société de sa famille cessa d’avoir pour lui des charmes; il passait des heures entières dans les endroits de la forêt les plus solitaires, livré à la mélancolie, et à des peines secrètes. Il ne s’abandonnait plus, comme auparavant, sans aucune contrainte, à son humeur chagrine; il s’efforçait évidemment de la cacher, et sa joie était trop artificielle pour échapper à la pénétration.
Son domestique Pierre, soit par curiosité, soit par attachement, le suivait dans la forêt, sans se faire voir. Il remarqua qu’il se retirait fréquemment dans un certain endroit très-écarté. Dès qu’il y était parvenu, il disparaissait toujours avant que Pierre, qui était forcé de suivre de loin, pût exactement reconnaître où il passait.
Ce changement dans les manières et dans les habitudes de La Motte, était trop manifeste pour n’être pas remarqué par sa femme. Elle employa toutes les ruses que l’affection peut suggérer, tout ce que peuvent inventer les artifices d’une femme, pour l’amener à une confidence: il fut insensible à l’influence des premières, et sut résister à la séduction des autres. Voyant que tous ses efforts ne pouvaient dissiper les ombres qui enveloppaient son âme, ni en pénétrer la cause, elle y renonça, et tâcha de se faire à cette tristesse mystérieuse.
Les semaines se succédaient, et le même secret continuait de fermer la bouche et de dévorer le cœur de La Motte. On n’avait point découvert le lieu de ses visites dans la forêt. Pierre avait souvent regardé autour de l’endroit où son maître disparaissait; mais il n’avait jamais découvert aucun réduit où il pût le soupçonner de se cacher. L’étonnement du domestique s’accrut à un tel point, qu’il lui fut impossible de se contenir, et il fit part à madame La Motte de ce qui en était le sujet.
Elle dissimula devant Pierre l’émotion que lui causa ce récit, et lui fit un crime des moyens qu’il avait employés pour satisfaire sa curiosité. Mais en réfléchissant sur cette circonstance, et en la rapprochant de l’altération qui s’était faite en dernier lieu dans l’humeur de son mari, ses inquiétudes recommencèrent, ses perplexités redoublèrent. Après y avoir long-temps rêvé, ne pouvant trouver d’autres motifs à une pareille conduite, elle ne tarda pas à l’attribuer à l’influence d’une passion criminelle; et son cœur, plus rapide que son jugement, confirma la supposition, et s’ouvrit à tous les traits de la jalousie.
Comparativement parlant, elle n’avait pas connu l’affliction jusqu’à ce moment. Elle avait quitté ses plus chers amis, ses plus intimes connaissances..., avait abandonné les plaisirs, les agrémens, et presque le nécessaire de la vie..., avait fui avec sa famille dans un exil, dans l’exil le plus affreux, le plus désespérant! Elle éprouvait tout ensemble les maux de la réalité et ceux de la crainte. Elle les avait tous endurés patiemment, soutenue par l’affection de celui pour qui elle souffrait. Quoique cette affection eût paru s’affaiblir pendant quelque temps, elle en avait supporté le refroidissement avec courage; mais le dernier coup de l’infortune, évité jusqu’à cette heure, vint l’accabler avec une force irrésistible.... Cet amour dont elle regrettait la perte, elle le croyait transporté à une autre!
L’effet des passions violentes est de confondre les facultés de la raison, et de les entraîner dans leur propre direction. Le jugement de madame La Motte, soustrait à l’influence de son cœur, lui aurait montré dans le sujet de sa tendresse, quelques particularités équivoques, pour ne pas dire contradictoires avec ses soupçons. Aucune de ces circonstances ne la frappa, et elle n’hésita pas long-temps à prononcer qu’Adeline était l’objet de l’attachement de son mari. Elle était belle; quelle autre, en effet, pouvait-ce être dans un coin de terre aussi séparé du reste du monde?
La même cause détruisit presqu’en même temps l’unique consolation qui lui restait; et, en pleurant de ne pouvoir plus placer son bonheur dans la tendresse de son époux, elle pleurait aussi de ne pouvoir plus chercher de soulagement dans l’amitié d’Adeline. Elle avait pour elle une trop grande estime pour soupçonner d’abord la pureté de sa conduite; mais en dépit de sa raison, elle ne lui ouvrait plus son cœur avec la chaleur de son intimité ordinaire. Elle se retira de sa confidence, et plus sa jalousie concentrée ouvrait ses soupçons, plus elle lui montra de froideur jusque dans ses manières.
Adeline, s’apercevant de ce changement, l’attribua d’abord au hasard, ensuite à un désagrément passager, occasioné par quelque légère inadvertance dans sa conduite. Elle redoubla donc ses assiduités; mais s’apercevant, contre son attente, que ses efforts pour plaire n’avaient plus le même succès, et que la réserve de madame La Motte ne faisait qu’augmenter, elle conçut de sérieuses inquiétudes, et résolut d’avoir une explication. C’est ce que madame La Motte évitait soigneusement, et qu’elle retarda pour quelque temps: mais Adeline, trop intéressée aux conséquences pour être arrêtée par de légers scrupules, se rendit si pressante, que madame La Motte fut d’abord embarrassée; mais elle finit par imaginer quelque frivole excuse, et par tourner la chose en ridicule.