Elle vit alors la nécessité de ne plus paraître réservée avec Adeline; et quoique son art ne pût triompher des préjugés de la passion, il réussit passablement à lui faire prendre l’extérieur de l’amitié. Adeline fut trompée et retrouva la paix. Une confiance sans bornes dans la franchise et dans la bonté des autres, c’était sa faiblesse. Mais les angoisses d’une jalousie étouffée n’en tourmentèrent que plus cruellement le cœur de madame La Motte, et elle résolut, à tout événement, d’obtenir quelque certitude sur le motif de ses soupçons.

Elle se permit alors un acte de bassesse dont elle avait d’abord repoussé l’idée: ce fut d’ordonner à Pierre de suivre les pas de son maître, afin de découvrir, s’il était possible, le lieu de ses visites. A force d’écouter sa jalousie, elle lui laissa prendre un tel empire sur sa raison, qu’elle soupçonna d’abord la vertu d’Adeline, et alla bientôt jusqu’à se figurer que les disparitions de La Motte étaient des rendez-vous avec elle. Ce qui fit naître cette conjecture, c’est qu’Adeline faisait souvent de longues promenades dans la forêt, et s’absentait quelquefois de l’abbaye pendant plusieurs heures. Cette circonstance, que madame La Motte avait d’abord attribuée à l’amour d’Adeline pour les beautés pittoresques de la nature, agissait avec violence sur son imagination, et elle ne pouvait plus l’envisager que comme un prétexte pour avoir de secrets entretiens avec son mari.

Pierre obéit avec empressement aux ordres de sa maîtresse; car ils étaient formellement secondés par sa propre curiosité. Tous ses efforts, néanmoins, furent sans succès: il n’osa jamais suivre La Motte d’assez près pour reconnaître le dernier endroit où il se retirait. L’impatience de madame La Motte s’accrut par ses retardemens; les difficultés stimulèrent sa jalousie; elle résolut donc de demander à son mari l’explication de sa conduite.

Après avoir un peu réfléchi sur les moyens les plus convenables pour l’obtenir, elle va le trouver; mais en entrant dans la chambre où il était, elle oublie le rôle qu’elle avait concerté, tombe à ses pieds, et reste quelques momens noyée dans ses larmes. Étonné de sa posture et de sa douleur, il lui en demande la cause.

«—Votre conduite, lui répond-elle.»

«—Ma conduite! dit-il; et quelle partie de ma conduite, s’il vous plaît?»

«—Votre réserve, votre tristesse secrète, et vos fréquentes absences de l’abbaye?»

«—Est-il donc surprenant qu’un homme qui a presque tout perdu, déplore quelquefois ses infortunes; ou bien, est-ce pour lui un si grand crime de vouloir cacher ses douleurs, qu’il doive par-là s’attirer le blâme de ceux à qui il voudrait épargner le tourment de les partager?»

A ces mots, il sort de sa chambre, laissant madame La Motte immobile de surprise, mais un peu soulagée du poids de ses premiers soupçons. Cependant elle suivait toujours Adeline avec l’œil de la surveillance; souvent elle laissait tomber le masque de l’amitié, et découvrait les traits de la méfiance. Adeline, sans trop savoir pourquoi, se sentait en sa présence moins à son aise, moins heureuse qu’auparavant: elle tombait dans l’accablement; et, lorsqu’elle était seule, elle pleurait souvent sur le triste abandon où elle était réduite. Naguère le souvenir de ses souffrances passées se perdait dans l’intimité de madame La Motte. A présent, quoique la conduite de celle-ci fût trop étudiée pour laisser échapper des signes de haine remarquables, il y avait dans ses manières quelque chose qui glaçait les espérances d’Adeline, sans qu’elle pût s’en rendre raison. Mais un incident, qui ne tarda pas, suspendit pour quelque temps la jalousie de madame La Motte, et tira son mari de sa taciturnité farouche.

Un jour que Pierre était allé à Auboine pour les provisions de la semaine, il en revint avec des informations qui plongèrent La Motte dans de nouvelles inquiétudes.