«—Doucement? ai-je dit, n’allons pas si vite... Je sais quand il faut parler et quand il faut me taire... Mais qui est-ce qui l’a demandé?»
«—Comment! il attendait donc quelqu’un, dit l’homme?—Non, dis-je, il n’attendait personne; mais quand cela serait, qu’est-ce que cela prouve?—Cela ne prouve rien..... Alors il a regardé le maréchal, et ils sont sortis tous les deux sans que le fer de mon cheval fût raccommodé. Mais c’est à quoi je ne songeais plus; car dès qu’ils ont été partis, j’ai remonté en selle, et me suis mis à courir de mon mieux. Mais dans mon effroi, monsieur, j’ai oublié de prendre le chemin détourné, et je suis revenu tout droit à la maison.»
La Motte, très-mécontent de ce qu’il venait d’apprendre, ne répondit à Pierre qu’en maudissant sa sottise, et vint tout de suite chercher madame La Motte, qui se promenait avec Adeline au bord de la rivière. Il était trop agité pour adoucir cette nouvelle par un exorde. «Nous sommes découverts, dit-il, les gens de la justice sont venus s’informer de moi à Auboine, et les bévues de Pierre ont causé ma ruine.» Alors il lui fit part du récit de Pierre, et lui dit de se préparer à quitter l’abbaye.
«—Mais où fuir? dit madame La Motte, pouvant à peine se soutenir.»—N’importe en quel lieu, dit-il; si nous différons, nous sommes perdus. Il faut, je crois, nous réfugier en Suisse. Si quelque lieu de la France avait pu nous cacher, c’était sûrement celui-ci.»
«—Hélas! quelle persécution, reprit madame La Motte. A peine avons-nous rendu cette habitation un peu commode, que nous voilà forcés de la quitter, et d’aller je ne sais où.»
«—Je souhaite que nous l’ignorions en effet, répliqua La Motte; c’est le moindre mal qui puisse nous arriver. Évitons la prison, et peu m’importe en quel endroit nous allions. Mais retournez à l’abbaye sur-le-champ, et mettez en paquets le plus de meubles qu’il vous sera possible.» Des flots de larmes vinrent au secours de madame La Motte, et sans rien dire elle s’appuya toute tremblante sur le bras d’Adeline. Quoique celle-ci n’eût point de consolation à lui donner, elle s’efforça de maîtriser ses propres sensations et de paraître tranquille. «Allons, dit La Motte, nous perdons du temps; préparons-nous à fuir; nous nous lamenterons après. Montrez de ce courage si nécessaire pour nous tirer de danger. Adeline ne pleure pas, et cependant sa situation est aussi malheureuse que la nôtre; car je ne sais pas combien de temps je pourrai encore lui servir de protecteur.»
Malgré la frayeur qu’éprouvait madame La Motte, son amour-propre fut offensé de ce reproche. Baignée de larmes, elle dédaigna de répondre, et jeta sur Adeline un regard qui portait une profonde expression de mécontentement. Comme ils gagnaient l’abbaye en silence, Adeline demanda à La Motte s’il était bien sûr que ce fussent les gens de la justice qui s’étaient informés de lui. «—Je n’en saurais douter, répliqua-t-il. Quelles autres personnes auraient pu me demander? D’ailleurs, la conduite de l’homme qui a cité mon nom rend la chose évidente.»
«—Peut-être que non, dit madame La Motte; attendons pour partir jusqu’à demain matin. Peut-être que notre fuite n’est pas nécessaire.»
«—Sans doute! et pendant ce temps-là, les gens de la justice pourraient fort bien venir nous en dire autant.» La Motte donne à Pierre des ordres pour partir dans une heure. «—Dans une heure, dit Pierre. Eh, mon Dieu! notre maître, songez donc seulement à la roue du carrosse: il me faudrait au moins une journée pour la raccommoder; car monsieur sait bien que je n’en ai raccommodé de ma vie.»
C’était une circonstance qui avait absolument échappé à La Motte, lorsqu’ils s’étaient établis dans l’abbaye; Pierre avait été d’abord trop occupé à mettre les appartemens en état, pour se rappeler la voiture; et dans la suite, s’imaginant qu’on n’en aurait pas besoin de sitôt, il avait négligé de la réparer. La Motte perdit alors patience, et en proférant mille juremens, il prescrivit à Pierre de se mettre à l’ouvrage sur-le-champ; mais on ne trouva plus les matériaux qu’on avait achetés pour cela dans le temps; et Pierre se souvint, quoiqu’il fût assez prudent pour n’en rien dire, d’avoir employé les clous à la réparation de l’abbaye.