Il était donc impossible de quitter la forêt ce soir-là. Il ne restait à La Motte que de réfléchir aux moyens les plus probables d’éviter d’être découverts, si les gens de la justice venaient visiter les ruines avant le lendemain, ce qui n’était pas invraisemblable, d’après l’étourderie que Pierre avait commise en revenant d’Auboine par le chemin direct.

D’abord, il lui vint bien dans la pensée que, malgré l’impossibilité d’emmener ses compagnons, il lui était facile de prendre un des chevaux, et de sortir de la forêt avant la nuit; mais il songea qu’il courrait toujours quelque danger d’être reconnu dans les villes où il passerait, et il ne se faisait point à l’idée de laisser sa famille à l’abandon, sans savoir s’il pourrait la rejoindre, ni quel rendez-vous il pourrait lui donner pour le suivre. La Motte n’était pas homme à prendre un parti vigoureux, et peut-être aimait-il mieux souffrir en compagnie qu’isolé.

Après avoir long-temps rêvé, il se rappelle la trappe du cabinet appartenant aux chambres d’en-haut: les yeux ne pouvaient l’apercevoir, et en quelque endroit qu’elle conduisît, elle le mettrait au moins à l’abri d’être découvert. Après avoir plus mûrement réfléchi sur ce point, il se décide à visiter les lieux secrets où conduisait l’escalier, et s’imagine que toute sa famille pourrait s’y tenir cachée pendant quelque temps. Il ne mit que peu de momens entre la conception de son dessein et l’exécution; car l’obscurité s’épaississait, et dans chaque murmure du vent, il se figurait entendre la voix de ses ennemis.

Il demanda une lumière, et monta dans sa chambre. Arrivé au cabinet, il fut quelque temps à trouver la porte de la trappe, tant elle était bien jointe avec les panneaux du parquet. Il la trouve enfin, et la lève. Les froides vapeurs d’un air long-temps renfermé s’exhalèrent par l’ouverture: il les laissa passer un moment avant de descendre. Comme il regardait dans cet abîme, il se rappela l’information que Pierre avait rapportée concernant l’abbaye; cela lui causa une sensation pénible; mais elle fit place à des intérêts plus pressans.

L’escalier était roide, et tremblait sous lui en plusieurs endroits. Après avoir continué de descendre quelque temps, son pied toucha la terre, et il se trouva dans un étroit passage; mais comme il se tournait pour le suivre, les humides vapeurs roulèrent autour de lui et éteignirent sa lumière. Il appela Pierre à haute voix; mais il ne put se faire entendre de personne; et après quelques minutes, il essaya de retrouver le chemin de l’escalier. Il y réussit, non sans difficulté; et, traversant les chambres d’un pas prudent, il descendit de la tour.

La sûreté que l’endroit dont il sortait sembla lui promettre, était d’une trop grande importance pour être rejetée légèrement: il résolut donc de faire une nouvelle épreuve avec la lumière. Après l’avoir fixée dans une lanterne, il descend une seconde fois dans le passage. Le courant des vapeurs, occasioné par l’ouverture de la trappe, était apaisé, et l’air nouveau qui y était entré commençait à circuler. La Motte s’avança sans accident.

Le passage était fort long, et le conduisit à une porte fermée. Il posa sa lanterne à quelque distance pour éviter le courant d’air, et usa de toute sa vigueur pour forcer la porte; elle s’ébranlait sous sa main, mais sans s’ouvrir. En l’examinant de plus près, il s’aperçut que le bois était endommagé autour de la serrure, probablement par l’humidité, ce qui l’encouragea à continuer. Après quelques efforts, la porte céda, et il se trouva dans une chambre carrelée de pierres.

Il resta quelques temps à l’examiner. Les murs, sur lesquels distillait une humidité malsaine, étaient entièrement nus, et n’offraient pas même une fenêtre: l’air n’était admis que par un petit grillage de fer. A l’extrémité, auprès d’un enfoncement, était une autre porte: La Motte s’en approcha, et en passant, regarda dans l’enfoncement; il aperçut par terre un grand coffre. Il s’approcha pour l’examiner, et, soulevant le couvercle, il vit les restes d’un squelette humain. Son cœur fut glacé d’effroi; et il retourna sur ses pas involontairement. Après s’être arrêté quelques instans, ses premières émotions s’apaisèrent. Cette curiosité que les objets de terreur excitent souvent dans le cœur de l’homme, lui fit jeter encore un regard sur cet horrible spectacle.

La Motte demeurait immobile à cette vue. L’objet qu’il avait sous les yeux semblait confirmer le bruit répandu que quelqu’un avait été assassiné dans l’abbaye. Il ferme enfin le coffre, et s’approche d’une seconde porte pareillement fermée; mais la clé était dans la serrure; il la tourne avec difficulté, et s’aperçoit alors que la porte était retenue par deux gros verrous. Il les tire, la porte s’ouvre sur une rampe d’escalier: il descend les marches, qui aboutissaient à une enfilade de voûtes basses, ou plutôt de cellules, qui, d’après la forme de leur construction et de leur état actuel, paraissaient contemporaines des plus vieilles parties de l’abbaye. Dans l’abattement d’esprit où se trouvait La Motte, il pensa que c’étaient les sépultures des religieux qui avaient jadis habité l’édifice au-dessus; mais elles avaient été plutôt construites pour la pénitence des vivans que pour le repos des morts.

Arrivé au bout de ces cellules, il trouva encore le passage fermé par une porte. Il hésite; il ne sait s’il tentera d’aller plus avant. Le lieu où il était lui parut offrir la sûreté qu’il cherchait: il pouvait y passer la nuit sans être tourmenté de la crainte de se voir découvert; et il était probable que, si les archers arrivaient pendant la nuit, et trouvaient l’abbaye déserte, ils en sortiraient avant le jour, ou du moins avant que rien ne l’obligeât de quitter son asile. Ces réflexions redonnèrent à son âme une bien plus grande tranquillité. Le plus pressant de tous ses soins était seulement d’amener, le plus tôt possible, sa famille dans ce lieu de sûreté, de peur que les archers ne fondissent sur eux à l’improviste, et il se reprochait déjà d’avoir délibéré si long-temps.