Elle n’osa cependant pas déclarer sa jalousie envers Adeline, quoique ce tourment eût repris sur elle tout son empire, et lui fît interpréter avec un art merveilleux tous les regards et toutes les paroles de La Motte, et prendre fort souvent les expressions ingénues de la reconnaissance d’Adeline, pour celles d’un sentiment plus passionné. Adeline avait pris depuis long-temps l’habitude des longues promenades dans la forêt; le dessein formé par madame La Motte de veiller sur ses pas, avait été déjoué par ce qui venait d’arriver, et lui paraissait alors absolument impraticable, à raison de sa difficulté et de ses dangers. Employer Pierre en cette occasion, c’était le mettre dans la confidence de ses craintes; et suivre elle-même Adeline, c’était, suivant toute apparence, trahir son projet en lui faisant apercevoir sa jalousie. Ainsi, retenue par l’orgueil et par la honte, elle fut condamnée aux tortures de la plus cruelle incertitude.

Elle parla cependant à Louis du changement mystérieux survenu dans le caractère de son mari. Il écouta son discours avec la plus sérieuse attention. L’intérêt et la surprise imprimés sur sa figure, témoignèrent toute la part que son cœur y prenait: il tomba dans une égale perplexité, et entreprit aussitôt d’observer les démarches de La Motte, croyant son intervention très-propre à servir à la fois et son père et sa mère. Il s’aperçut, jusqu’à certain point, des soupçons de celle-ci; mais comme il crut qu’elle désirait dissimuler ses sentimens, il lui donna à penser qu’elle y avait réussi.

Alors il fit des questions sur Adeline, et en écouta l’histoire de la bouche de sa mère, avec de grandes démonstrations d’intérêt. Il exprima tant de pitié sur son infortune, et tant d’indignation contre la conduite dénaturée de son père, que les craintes que madame La Motte avait d’abord conçues, de lui avoir découvert sa jalousie, firent place à des craintes d’un autre genre. Elle reconnut que la beauté d’Adeline avait déjà séduit l’imagination de son fils, et elle tremblait que son amabilité ne fît bientôt sur lui la plus profonde impression. Quand même elle eût conservé pour Adeline sa première amitié, elle aurait toujours vu leur inclination de mauvais œil, et comme un obstacle à l’avancement et à la fortune où elle se flattait que son fils parviendrait un jour. Elle fondait là-dessus toutes ses espérances d’une prospérité future, et regardait le mariage qu’il pourrait faire comme le seul moyen de tirer sa famille de ses embarras actuels. C’est pour cela qu’elle passa légèrement sur le mérite d’Adeline, partagea froidement la compassion de Louis pour ses malheurs; et en blâmant la conduite du père, elle mêla à cette censure des soupçons sur celle de la fille. Le moyen qu’elle employa pour réprimer la passion de son fils produisit un effet tout contraire. L’indifférence qu’elle témoignait sur le compte d’Adeline, augmenta sa pitié pour cette infortunée, et l’indulgence qu’elle affectait en jugeant son père, enflamma son indignation contre sa barbarie.

En quittant madame La Motte, il vit son père traverser l’esplanade, et entrer sur la gauche dans le plus touffu de la forêt. Il crut avoir trouvé une bonne occasion d’exécuter son plan. Il sort de l’abbaye, et se met à suivre de loin. La Motte continua de marcher fort vite devant lui. Il avait l’air tellement enfoncé dans sa rêverie, qu’il ne regardait ni à droite ni à gauche, et levait rarement les yeux de dessus la terre. Louis l’avait suivi environ l’espace d’un mille, lorsqu’il le vit entrer tout-à-coup dans une allée du bois qui avait une direction différente du chemin qu’il avait suivi jusque là. Il précipita ses pas de crainte de le perdre de vue; mais parvenu dans l’allée, il trouva des arbres si épais et si entrelacés, que La Motte était déjà caché à ses regards.

Il poursuivit toutefois la route qu’il avait devant lui: elle le conduisit à la partie de la forêt la plus obscure qu’il eût encore rencontrée, et aboutit enfin à un sombre réduit, cintré par une haute futaie, dont les rameaux entremêlés offraient une barrière impénétrable aux rayons du soleil, et n’admettaient qu’une espèce de crépuscule mystérieux. Louis regarde autour de soi en cherchant La Motte, mais il ne l’aperçoit nulle part. Tandis qu’il examinait ce lieu, et réfléchissait à ce qu’il avait à faire, il aperçut, dans l’obscurité, un objet à quelque distance; mais l’ombre épaisse dont il était environné l’empêcha de distinguer ce que c’était.

En avançant il voit les ruines d’un petit bâtiment, qui, d’après ce qui en restait, paraissait avoir été un tombeau. Il dit, en le regardant:

«Ici sont probablement déposées les cendres de quelques religieux, de quelque ancien hôte de l’abbaye, peut-être de son fondateur, qui, après avoir mené une vie d’abstinence et de prière, a trouvé dans le ciel le prix de ses mortifications sur la terre. Paix à son âme! mais a-t-il pensé qu’une vie de vertus purement négatives méritât une récompense éternelle? Homme aveugle, si vous eussiez écouté la voix de la raison, elle vous aurait appris que les vertus actives, que l’observation de ce principe sacré (faites pour autrui comme vous voudriez qu’on fît pour vous), peuvent seules mériter la faveur d’un Dieu dont la gloire est dans la bienveillance.»

Il restait les yeux fixés sur ces débris, lorsqu’il vit une figure sortir de dessous la voûte du sépulcre. Elle s’élança comme venant de l’apercevoir, et disparut sur-le-champ. Quoique étranger à la crainte, Louis éprouva dans ce moment une sensation pénible, et presque en même temps il se frappa de l’idée que c’était La Motte lui-même. Il s’approcha de la ruine; il appela encore; tout demeura muet comme le tombeau. Alors il prit le chemin de la voûte, et tâcha d’examiner l’endroit par où l’autre s’était enfui; mais l’épaisseur de l’obscurité rendit ses tentatives infructueuses. Il remarqua pourtant, un peu sur la droite, une entrée dans la ruine, et descendit quelques pas en s’avançant dans une espèce de passage; mais, en se rappelant que ce lieu pouvait être un repaire de brigands, il fut effrayé du danger, et se retira avec précipitation.

Il marcha vers l’abbaye par la même route qu’il avait prise, et ne se voyant suivi de personne, se croyant hors de péril, ses premiers soupçons lui revinrent, et il se persuada que c’était La Motte qu’il avait vu. Il rêva long-temps à cette étrange possibilité, et s’efforça de trouver un motif à une conduite aussi mystérieuse, mais ce fut en vain. Néanmoins sa présomption se fortifia, et il regagna l’abbaye, convaincu, autant que le permettaient les circonstances, que c’était son père qu’il avait aperçu au tombeau. En entrant dans ce qui servait alors de salon, il fut très-surpris de l’y trouver assis tranquillement avec Adeline et madame La Motte, et s’entretenant comme s’il était revenu depuis un certain temps.

Il saisit la première occasion d’informer sa mère de cette dernière aventure, et de lui demander de combien le retour de La Motte avait précédé le sien. En apprenant qu’il était rentré depuis une demi-heure, son étonnement fut au comble, et il ne savait quelle conséquence en tirer.