La Motte demeura tout pensif. A la fin, sortant de sa rêverie: «—Et quelles sont les raisons, dit-il, sur lesquelles ils se fondent pour croire que ce prisonnier a été assassiné?»
«—Ils ne se sont pas servis d’une expression aussi positive,» répliqua Louis.
«—Il est vrai, dit La Motte en se reprenant; ils ont seulement dit qu’il avait eu une fin malheureuse.»
«—Voilà une distinction bien subtile,» dit Adeline.
«—Mais je ne saurais trop comprendre leurs motifs, reprit Louis: ils disent, à la vérité, qu’on n’a point su que la personne conduite dans ce lieu en fût jamais sortie; mais rien ne prouve non plus qu’elle y soit jamais entrée. Ils ajoutent qu’on observait ici un secret et un mystère singuliers depuis qu’elle y était, et que de ce moment, le propriétaire de l’abbaye ne revint plus l’habiter.»
La Motte relevait sa tête comme pour répondre, lorsque l’arrivée de son épouse détourna la conversation de cet objet. Il n’en fut plus reparlé de la journée.
On envoya Pierre à la provision. La Motte et Louis se retirèrent pour examiner jusqu’à quel point ils seraient en sûreté, s’ils continuaient leur séjour dans l’abbaye. Malgré tous les motifs de sûreté donnés à La Motte en dernier lieu, il ne pouvait s’empêcher de craindre que les étourderies de Pierre et les recherches de son fils, ne servissent à découvrir sa demeure. Il y rêva quelque temps; mais à la fin il fut frappé d’une idée, c’est que la dernière de ces circonstances pouvait singulièrement contribuer à sa sûreté. «Si vous retourniez, dit-il à Louis, à l’auberge d’Auboine, où l’on vous a indiqué le chemin de l’abbaye, et si, sans aucune affectation, vous rapportiez à l’aubergiste que vous avez trouvé l’abbaye déserte, en ajoutant que vous avez découvert, dans quelque ville éloignée, la résidence de la personne que vous cherchiez, cela pourrait faire tomber tous les rapports qui circulent à présent, et empêcher qu’on ne croie à ceux qu’on ferait par la suite. Si, après cela, vous pouviez assez compter sur votre présence d’esprit, et vous rendre assez maître de votre extérieur pour décrire quelque terrible apparition, je crois, d’après ces circonstances, jointes à l’éloignement de l’abbaye et à la difficulté de se reconnaître dans la forêt, pouvoir regarder cet endroit comme ma citadelle.»
Louis consentit à tout ce que son père lui proposait, et le lendemain il exécuta sa mission avec tant de succès, qu’on put dire dès-lors que l’abbaye allait de nouveau jouir de la plus parfaite tranquillité.
Ainsi se termina cette aventure, la seule qui eût troublé la famille durant son séjour dans la forêt. Adeline, délivrée de la crainte des dangers dont la dernière situation de La Motte l’avait menacée, et de l’abattement occasioné par l’intérêt qu’elle y avait pris, sentit au fond de l’âme une satisfaction plus qu’ordinaire: elle crut aussi remarquer de madame La Motte un regard de son affection première. Cette circonstance éveillait toute sa gratitude, et lui donnait un plaisir aussi vif qu’il était innocent. Adeline prit pour elle la même tendresse que la présence de Louis inspirait à madame La Motte, et elle mit toute son application à tâcher de s’en rendre digne.
Mais la joie que cette arrivée inattendue avait procurée à La Motte, ne tarda pas à s’évanouir, et l’air sombre du découragement se répandit de nouveau sur son visage. Il retourna fréquemment au lieu de ses visites dans la forêt... La même tristesse mystérieuse dans ses manières et dans sa conduite, ressuscita les inquiétudes de madame La Motte. Elle résolut d’en faire part à son fils, pour qu’il l’aidât à pénétrer la cause de ce changement.