»Je renouvelai mes recherches sur la route que vous aviez tenue: je parvins à vous rappeler à la mémoire des gens de l’auberge, et je vous poursuivis jusqu’à Auboine. Là, je vous ai perdu de nouveau; mais en revenant d’une infructueuse perquisition dans le voisinage, l’hôte de la petite auberge où j’étais logé me dit qu’il croyait avoir entendu parler de vous, et me raconta sur-le-champ ce qui venait de se passer quelques heures auparavant à la boutique d’un maréchal.
»Le portrait qu’il me fit de Pierre était si ressemblant, que je ne doutai nullement que vous ne fissiez votre séjour dans l’abbaye; et comme je savais l’obligation où vous étiez de vous cacher, la dénégation de Pierre n’ébranlait pas ma confiance. Le lendemain matin, avec le secours de mon hôte, j’ai dirigé mes pas ici, et après avoir examiné toutes les parties visibles du bâtiment, je commençais à en croire l’assertion de Pierre. Votre première apparition m’a prouvé que l’endroit était encore habité; mais vous vous êtes éclipsé si subitement, que je n’étais pas certain si c’était vous que je venais de voir. J’ai continué de vous chercher presque jusqu’à la fin du jour, et dans l’intervalle, je n’ai guère quitté les chambres d’où vous aviez disparu à mes regards. Je vous ai appelé à plusieurs reprises, croyant que ma voix pourrait vous convaincre de votre erreur. A la fin, je me suis retiré pour passer la nuit dans une cabane proche la lisière de la forêt.
»Le matin, je suis venu de bonne heure pour recommencer mes perquisitions, et j’espérais que vous croyant en sûreté, vous sortiriez de votre retraite. Mais combien je fus trompé en trouvant l’abbaye aussi solitaire, aussi muette que je l’avais laissée le soir précédent! Je revenais une seconde fois de la grande salle, lorsque la voix de cette jeune dame a frappé mon oreille et effectué la découverte que je poursuivais avec tant de sollicitude.»
Ce court exposé dissipa tout-à-fait les dernières appréhensions de La Motte; mais il craignit alors que les recherches de son fils et le désir qu’il avait manifesté lui-même de se cacher, n’excitassent la curiosité des gens d’Auboine, et ne conduisissent à la découverte de sa véritable situation. Toutefois il résolut de bannir pour le moment toute pensée affligeante, et de tâcher de jouir de la satisfaction que lui apportait la présence de son fils. On transporta les meubles dans un endroit de l’abbaye plus habitable, et l’on abandonna les cellules à leurs ténèbres.
Madame La Motte semblait avoir repris une nouvelle vie à l’arrivée de son fils, et pour l’instant, toutes ses affections étaient absorbées dans la joie. Souvent elle le regardait en silence avec la tendresse d’une mère, et sa partialité relevait encore à ses yeux les grâces que le temps et l’expérience avaient ajoutées à ses qualités naturelles. Il était alors dans sa vingt-troisième année; sa personne était mâle, son air guerrier, ses manières franches et gracieuses plutôt que distinguées; et, quoique irréguliers, ses traits présentaient un ensemble qu’on ne pouvait voir une fois sans désirer de le revoir encore.
Elle s’informa avec empressement des amis qu’elle avait laissés dans la capitale, et apprit que, dans l’espace de quelques mois après son départ, plusieurs étaient morts, et que d’autres en avaient quitté le séjour. La Motte apprit aussi qu’on avait fait à Paris des recherches très-actives sur son compte; et, quoiqu’il s’attendît depuis long-temps à cette nouvelle, il en fut tellement frappé, qu’il déclara sur-le-champ qu’il était à propos de se retirer dans un pays plus éloigné. Louis n’hésita point à dire qu’il le trouvait plus en sûreté dans l’abbaye que partout ailleurs, et répéta ce qu’il tenait de Nemours, que les archers n’avaient pu découvrir aucun vestige de sa route. «D’ailleurs, continua Louis, cette abbaye est protégée par une puissance surnaturelle; aucun des gens de la campagne n’ose en approcher.»
«—Avec votre permission, notre jeune maître, dit Pierre, qui attendait dans la chambre, nous eûmes une belle peur le premier soir que nous arrivâmes ici; et moi-même, Dieu me pardonne! je crus la maison habitée par des diables; mais au bout du compte, ce n’étaient que des hiboux et des corneilles.»
«—On ne vous demande pas votre avis, dit La Motte; apprenez à vous taire.»
Pierre demeura tout honteux. Quand il fut sorti de la chambre, La Motte demanda à son fils avec un air d’indifférence quels étaient les bruits répandus parmi les gens du canton. «Oh! répondit Louis, je n’en ai pas retenu la moitié. Voici cependant ce qui m’a frappé. Ils racontent qu’il y a bien des années, quelqu’un (mais personne ne l’a vu, ainsi jugez quelle foi on peut ajouter à ce récit!) quelqu’un, dis-je, fut conduit secrètement dans cette abbaye; qu’il y fut enfermé quelque part, et qu’on avait de fortes raisons de croire qu’il y avait fini ses jours malheureusement.
La Motte soupira. «Ils disent de plus, continua Louis, que toutes les nuits le spectre du défunt rôde dans les décombres; et pour rendre la chose plus étonnante, car le merveilleux fait les délices du peuple, ils ajoutent qu’il y a une certaine partie de la ruine, d’où ne sont jamais revenus aucuns de ceux qui ont osé la visiter. Ainsi les gens qui n’ont pas assez d’objets intéressans pour occuper leurs idées, se plaisent à s’en forger d’imaginaires.»