Arrivé à la porte, il s’arrête quelque temps, et écoute avec une craintive émotion.... Nul bruit que celui des coups de vent qui retentissaient dans la solitude. Enfin il se hasarde à frapper au bout de quelques instans, pendant lesquels il distingua clairement plusieurs voix en conversation. Quelqu’un, en dedans lui demanda ce qu’il cherchait. La Motte répondit qu’il était un voyageur égaré, qui désirait qu’on lui enseignât le chemin de la ville la plus proche. «Vous en êtes à sept milles, répliqua la personne; la route est assez mauvaise, et vous aurez grand’peine à vous y reconnaître. S’il ne vous faut qu’un lit, vous le trouverez ici, et vous ferez beaucoup mieux de rester.»

L’impitoyable tempête qui frappait alors sur La Motte avec une croissante furie, le fit pencher à ne pas aller plus loin jusqu’au lever de l’aurore. Mais curieux de voir la personne avec qui il parlait, avant de se risquer à exposer sa famille en faisant approcher la voiture, il demande qu’on l’introduise.

La porte est ouverte par une grande figure d’homme, tenant une lumière, et qui prie La Motte d’entrer. L’homme le conduit, par un passage, à une chambre presque sans autres meubles qu’un grabat étendu dans un coin sur le plancher. L’air abandonné et misérable de cet appartement lui cause un frisson involontaire, et il se tournait pour sortir; soudain l’homme le pousse en dedans, et il entend fermer la porte sur lui. Le cœur lui manque; il fait pourtant un effort désespéré, mais inutile, pour forcer la porte, et jette les hauts cris pour qu’on lui ouvre. On ne lui répondit pas; mais il distingua les voix de plusieurs hommes dans la chambre au-dessus. Ne doutant point que leur intention ne fût de le voler, et de l’assassiner, son épouvante anéantit d’abord presque toute sa raison. A la lueur de quelques braises mal éteintes, il aperçoit une fenêtre; mais l’espérance que cette découverte fait renaître, s’évanouit tout-à-coup. La fenêtre est défendue par d’épais barreaux de fer. Une semblable précaution l’étonne et confirme ses horribles craintes.... Seul, sans armes.... sans probabilité d’assistance, il se voyait au pouvoir de gens qui n’avaient vraisemblablement d’autre métier que le brigandage et le meurtre. Après avoir repassé tous les moyens possibles d’échapper, il s’efforça d’attendre l’événement avec fermeté; mais c’est une vertu que La Motte ne connaissait guère.

Les voix avaient cessé, et tout demeura tranquille pendant un quart d’heure. Dans l’intervalle des coups de vent, il croit distinguer les plaintes et les sanglots d’une femme. Il prête attentivement l’oreille, et se confirme dans sa conjecture: c’était évidemment l’expression de la douleur.

A cette certitude, le reste de son courage l’abandonne: un affreux soupçon frappe sa pensée avec la rapidité de l’éclair: probablement sa voiture avait été découverte par les gens de la maison, et pour le voler ils s’étaient assurés de son domestique, et avaient conduit chez eux madame La Motte. Il était surtout porté à le croire, par le silence qui avait quelque temps régné dans la maison, avant les gémissemens qu’il venait d’entendre. Il était encore possible que ceux qui s’y trouvaient, ne fussent pas des voleurs, mais des personnes auxquelles il aurait été livré par un ami perfide ou par son valet, et apostée pour le remettre dans les mains de la justice. Il avait pourtant de la peine à soupçonner la sincérité de l’ami auquel il avait confié le secret de son évasion avec le plan de sa route, et qui lui avait procuré une voiture pour s’échapper.

«Non, s’écria La Motte, cet excès de dépravation ne peut exister dans la nature humaine; à plus forte raison dans le cœur de Nemours!»

Cette exclamation fut interrompue par un bruit dans le passage qui conduisait à la chambre. Le bruit approche, la porte s’ouvre.... et l’homme qui avait introduit La Motte, entre dans la chambre, conduisant, ou plutôt traînant par force, une fille charmante qui paraissait avoir autour de dix-huit ans. Son visage était noyé de larmes, elle semblait abîmée dans sa douleur. L’homme ferme la porte et met la clef dans sa poche. Il s’approche alors de La Motte, qui avait déjà aperçu d’autres personnes dans le passage, et dirigeant un pistolet, sur sa poitrine: «Vous êtes absolument en notre pouvoir, dit-il; tout secours vous est interdit: si vous voulez, sauver vos jours, jurez de conduire cette fille en tel lieu que je ne puisse jamais la revoir; ou plutôt consentez à la prendre avec vous; car je n’en croirai pas votre serment, et j’aurai soin que vous ne puissiez jamais me retrouver... Répondez promptement, vous n’avez pas de temps à perdre.»

A ces mots, il saisit par la main la jeune personne toute glacée d’effroi, et la pousse vers La Motte, que l’étonnement avait rendu muet. Elle tombe à ses pieds, et avec des yeux supplians, et qui versaient un torrent de pleurs, le conjure de prendre pitié d’elle. Il fut impossible à La Motte, malgré sa propre agitation, de contempler avec indifférence tant d’appas et tant de douceur. Sa jeunesse, et sans doute son innocence, enfin l’énergie si naturelle de ses manières, s’emparèrent forcément de son cœur; il allait parler, lorsque, prenant le silence de la surprise pour celui de l’indécision, le brigand le prévint. «J’ai, lui dit-il, un cheval tout prêt pour vous éloigner d’ici, et je vous conduirai sur la bruyère. Si vous reparaissez ici avant une heure, vous êtes mort; après ce délai, vous êtes le maître d’y revenir quand il vous plaira.»

La Motte, sans lui répondre, relève la jeune fille, et songe à dissiper ses alarmes, tant il était déjà bien remis de ses propres terreurs. «Partons, dit le brigand, et trève d’enfantillage, estimez-vous heureux d’en être quitte à si bon marché, je vais préparer le cheval.»

Ces dernières paroles frappent La Motte, et le jettent dans de nouvelles craintes. Il n’osait parler de la voiture, de peur que les bandits ne fussent tentés de le voler; et partir à cheval avec cet homme, cela pouvait le conduire à de plus grands périls encore. Madame La Motte, fatiguée d’inquiétudes, enverrait probablement à la maison, pour s’informer de son mari. C’était ajouter au premier danger, celui de se voir séparé de sa famille, et le risque d’être découvert par les émissaires de la justice, en cherchant à la rejoindre. Tandis que ces réflexions passaient dans son âme avec une tumultueuse rapidité, un nouveau bruit se fait entendre dans le passage, il est suivi d’un grand vacarme, et dans l’instant, il reconnaît la voix de son valet que madame La Motte avait envoyé pour le chercher. Résolu d’avouer ce qu’il ne pouvait plus long-temps dissimuler, il s’écria fortement, qu’un cheval était inutile, qu’il avait à peu de distance une voiture qui les conduirait hors de la bruyère, et que l’homme qu’on avait saisi était son domestique.