Le brigand, lui parlant à travers la porte, lui dit de prendre patience, et qu’il aurait bientôt de ses nouvelles. La Motte tourne alors les yeux sur son infortunée compagne, qui, pâle et défaite, s’appuyait contre la muraille pour se soutenir. Ses traits délicats et charmans recevaient de la souffrance une expression enchanteresse de douceur. Une robe de camelot gris, à courtes manches, montrait ses formes sans les parer. Son corset était ouvert, une partie de ses cheveux s’était répandue en désordre sur sa gorge, lorsqu’au milieu de son trouble, elle avait laissé tomber le voile léger dont elle s’était hâtée de la couvrir. Chaque coup d’œil que La Motte jetait sur elle le remplissait d’une nouvelle surprise, et l’intéressait de plus en plus en sa faveur. Tant de grâces, en contraste avec le délabrement de la maison, et les manières sauvages de ses hôtes lui semblaient plutôt une situation de roman, qu’une aventure véritable. Il tâcha de la rassurer, et l’expression de sa pitié était trop sincère pour être mal interprétée. Sa terreur se changea par degrés en reconnaissance.

«Ah, monsieur! lui dit-elle, le ciel vous envoie à mon secours, et vous récompensera sûrement de la protection que vous m’accordez. Si je ne trouve pas en vous un ami, il n’en est point pour moi dans le monde.»

La Motte lui protestait de son dévouement, quand il fut interrompu par le retour du brigand. Il demande qu’on le reconduise vers sa famille. «Chaque chose à son tour, dit celui-ci; j’ai déjà eu soin d’un de vos gens, et j’aurai soin de vous, ventrebleu! ainsi rassurez-vous.»

Ce langage rassurant renouvelle les terreurs de La Motte: il demande avec empressement si sa famille est en sûreté. «Oh! pour cela, je vous en réponds, et vous allez la rejoindre tout à l’heure. Mais ne demeurez pas là toute la nuit à parlementer. Voulez-vous partir ou demeurer? Vous savez les conditions.»

On bande les yeux à La Motte et à la jeune personne, que l’épouvante avait jusqu’alors empêchée de parler: on les place sur deux chevaux; ils reçoivent chacun un homme en croupe, et partent au galop. Au bout d’une demi-heure qu’ils avaient couru de la sorte, La Motte demanda avec instance où ils allaient: «Vous l’apprendrez à temps, dit le scélérat, soyez tranquilles.» Les questions étaient inutiles: La Motte continua de garder le silence. Enfin les chevaux s’arrêtent. Son conducteur appelle, des voix lui répondent à quelque distance; bientôt on entend un bruit de carrosse, et tout de suite après, les paroles d’un homme qui indiquait à Pierre le chemin qu’il fallait suivre: la voiture approche; La Motte appelle: joie inexprimable! sa femme lui répond.

«Vous voilà maintenant hors de la bruyère, dit le brigand, et vous pouvez prendre la route qu’il vous conviendra; si vous revenez d’ici à une heure, vous serez salué par une paire de balles.» L’avertissement était bien superflu pour La Motte. On le remet en liberté. La jeune étrangère soupirait profondément en montant dans la voiture; et les bandits, après avoir gratifié Pierre de quelques instructions et de beaucoup de menaces, attendaient pour le voir partir. Ils n’attendirent pas long-temps.

La Motte fit aussitôt un court récit de ce qui s’était passé dans la maison, en y comprenant de quelle sorte on lui avait amené la jeune étrangère. Pendant ce discours, elle poussait souvent des sanglots convulsifs qui fixèrent l’attention de madame La Motte. Celle-ci sentait par degrés la compassion l’intéresser pour elle, et cherchait à calmer ses esprits. Cette fille infortunée répondit à ses bontés par des expressions aussi simples que franches, et retomba soudain dans le silence et dans les pleurs. Madame La Motte s’abstint, pour le moment, de lui faire aucune question qui pût tendre à la découverte de ses liaisons, ou qui semblât demander une explication de la dernière aventure; et cette aventure lui fournissait un nouveau sujet de réflexion. Le sentiment de ses propres infortunes pesait moins fortement sur son âme. Les chagrins de La Motte lui-même furent quelque temps suspendus; il rêvait à cette étrange scène, et se perdait dans ses conjectures. Ses embarras actuels, et les nouvelles inquiétudes qu’allait peut-être lui causer cette aventure, lui donnèrent d’abord quelque mécontentement; mais la beauté d’Adeline, ses grâces touchantes, un air d’innocence répandu sur toute sa personne, agirent si puissamment sur le cœur de La Motte, qu’il se résolut à la prendre sous sa protection.

Déjà le tumulte des émotions élevées dans le cœur d’Adeline commençait à se calmer, sa terreur n’était plus que de l’inquiétude, son désespoir, que de la langueur. Une si évidente sympathie dans les manières de ses compagnons, surtout celles de madame La Motte, apaisait son âme, et l’encourageait à espérer des jours plus heureux.

La nuit se passa dans un triste silence; les voyageurs étaient trop occupés de leurs diverses souffrances, pour songer à entamer la conversation. L’aube si désirée parut enfin, et fit faire entre les étrangers, une plus ample connaissance. Adeline puisait de la consolation dans les yeux de madame La Motte, qui la regardait fréquemment avec attention, et songeait qu’elle avait peu rencontré de figures aussi distinguées, ni de manières aussi intéressantes. La langueur du chagrin répandait sur ses traits une grâce mélancolique, qui allait tout de suite au cœur, et il y avait dans ses yeux bleus une douceur qui révélait une âme intelligente et sensible.

En ce moment, La Motte regarde avec inquiétude par la portière, afin de se reconnaître, et de voir s’il n’était pas poursuivi. Ses regards se promènent dans le demi-jour; mais il ne voit personne. Enfin le soleil dore les nuages de l’orient et la cime des plus hautes collines; bientôt il éclate sur la scène dans toute sa splendeur. Les craintes de La Motte commencent à s’apaiser, et les souffrances d’Adeline à s’adoucir. Ils s’avancent dans un chemin bordé de haies, et recouvert en berceau par des arbres dont les branches montraient le vert naissant des bourgeons printaniers tout brillans de rosée. Le zéphyr du matin ranima les esprits d’Adeline: son âme était sensible aux beautés de la nature. En regardant le riche émail des gazons, la tendre verdure des arbres; en saisissant, dans l’intervalle des hauteurs, une échappée du paysage diversifié, orné de bois, et se dégradant au loin dans des montagnes bleuâtres, son cœur épanoui goûtait un moment de joie. Aux yeux d’Adeline, les charmes de la nature étaient rehaussés par ceux de la nouveauté; elle n’avait vu que rarement la grandeur d’une perspective étendue, et la magnificence d’un vaste horizon, et même elle n’avait pas joui souvent des beautés pittoresques d’une scène plus resserrée. Son âme n’avait pas perdu, dans une longue oppression, ce ressort énergique qui résiste au malheur; sans quoi, malgré toute la sensibilité de son goût originel, les beautés de la nature, loin de la charmer si facilement, lui auraient à peine procuré une distraction passagère.