Enfin le chemin tourna, et descendit sur le flanc d’un coteau. La Motte regardant encore avec crainte par la portière, voit devant lui une campagne découverte, à travers laquelle la route se prolongeait presqu’en ligne droite, sans que rien pût la dérober à la vue. Il retombe dans de nouvelles alarmes; car, des hauteurs où il se trouvait, sa fuite pouvait être observée l’espace de plusieurs lieues. Il demande au premier paysan qu’il rencontre, s’il y avait un chemin entre les montagnes; mais il ne s’en trouvait point. Il frémit; madame La Motte, malgré ses propres craintes, tâche de le rassurer; mais elle y perd ses efforts, et se recueille à son tour dans la contemplation de son infortune. A mesure qu’ils avançaient, La Motte regardait souvent le pays qu’il avait traversé, et souvent son imagination lui faisait entendre le bruit d’une poursuite éloignée.

Les voyageurs s’arrêtèrent pour déjeuner, dans un village où la route était enfin couverte par des bois, et La Motte reprit courage.

Adeline paraissait enfin tranquille. Alors La Motte lui demanda l’explication de la scène dont il avait été témoin la nuit précédente. La question renouvela toute sa douleur, et elle le conjura, avec larmes, de lui épargner ce récit pour le moment. La Motte n’insista pas davantage, mais il remarqua que, pendant la plus grande partie du jour, elle parut y rêver dans la mélancolie et dans l’abattement. Ils cheminaient alors dans les montagnes, et couraient par conséquent moins de risque d’être aperçus. D’ailleurs, La Motte évitait les grandes villes, et ne s’arrêtait dans les autres que le temps de faire rafraîchir les chevaux. Sur les deux heures après midi, le chemin tourna dans une profonde vallée, coupée par un petit ruisseau, et couronnée d’une forêt. La Motte appelle Pierre, et lui commande de marcher à gauche, vers un endroit où le feuillage formait une voûte épaisse. Il y descend avec sa famille; et Pierre ayant étalé les provisions sur l’herbe, ils s’assirent, et partagèrent un repas, qu’en d’autres circonstances ils auraient trouvé délicieux. Adeline tâchait de sourire; mais en ce moment une indisposition ajoutait à ses souffrances et à sa langueur. La violente agitation d’esprit, et la fatigue du corps qu’elle avait éprouvées durant les vingt-quatre dernières heures, avaient anéanti ses forces, et lorsque La Motte la reconduisit à la voiture, toute sa personne frissonnait de malaise; mais elle ne proféra pas une plainte; et après avoir long-temps observé l’abattement de ses compagnons, elle fit un faible effort pour les ranimer. Ils continuèrent de voyager tout le long du jour, sans accident ni interruption, et environ trois heures après le soleil couché, ils arrivèrent à Monville, petite bourgade, où La Motte résolut de passer la nuit. Toute la bande avait réellement besoin de repos; et lorsqu’ils mirent pied à terre, leur pâleur, leurs regards effarés, étaient trop remarquables pour échapper aux gens de l’auberge. Dès qu’il y eut des lits de prêts, Adeline se retira dans sa chambre, accompagnée de madame La Motte, qui, par intérêt pour la belle étrangère, tentait tous les moyens de la tranquilliser. Adeline pleurait en silence, et, prenant la main de madame de La Motte, la pressait contre son cœur. Ce n’étaient pas seulement les larmes de la souffrance, elles étaient mêlées de celles qui partent d’un cœur reconnaissant, lorsqu’il rencontre une sympathie imprévue. Madame La Motte les comprit, ces larmes. Après quelques instans de silence, elle renouvela ses protestations d’amitié, et conjura Adeline de lui donner toute sa confiance; mais elle évita soigneusement de rien toucher du sujet qui l’avait déjà si cruellement affectée. Adeline trouva à la fin des expressions pour témoigner sa sensibilité de tant d’égards, et cela d’une manière si franche et si naturelle, que madame La Motte se sentant elle-même fort pénétrée, prit congé d’elle pour se retirer.

Le lendemain, La Motte, impatient de s’en aller, se leva de très-bonne heure. Tout était prêt pour son départ; il y avait déjà quelque temps que le déjeuner attendait; mais Adeline ne paraissait point. Madame La Motte entra dans la chambre, et la trouva plongée dans un sommeil agité. Sa respiration était courte et irrégulière. Elle tressaillait souvent; souvent elle soupirait, et bégayait quelquefois une phrase incohérente. Tandis que madame La Motte fixait un regard d’intérêt sur son attitude languissante, elle se réveille, et lui tend une main que la fièvre rendait brûlante. Elle n’avait pas dormi de la nuit; comme elle essayait de soulever sa tête tourmentée d’une forte migraine, il lui prend un étourdissement, elle se trouve mal et retombe en arrière.

Madame La Motte était fort alarmée, dans la double conviction qu’Adeline ne pouvait soutenir la route, et qu’un retard deviendrait peut-être funeste à son mari. Elle vint lui confier ses craintes. Il est plus aisé d’imaginer la consternation de La Motte que de la décrire. Il voyait tous les risques et tous les inconvéniens d’un délai; mais il ne pouvait se dépouiller de toute humanité, au point d’abandonner Adeline aux soins, ou plutôt à la négligence de personnes étrangères. Il fit venir sur-le-champ un médecin qui déclara qu’elle avait une fièvre violente, et que dans cet état un déplacement pouvait être mortel. La Motte résolut donc d’attendre l’événement, et s’efforça de calmer les accès de terreur dont il était assailli par intervalles. Il se tint sur ses gardes, en passant une grande partie de la journée hors du village, dans un endroit d’où il découvrait une certaine étendue de la route. Cependant, se voir à deux doigts de sa perte par la maladie d’une jeune inconnue dont on venait de le charger par force, c’était pour lui un si grand malheur, qu’il n’avait pas assez de philosophie pour s’y résigner avec calme.

La fièvre d’Adeline continua d’augmenter pendant toute la journée, et le soir, quand le médecin se retira, il dit à La Motte que son sort serait bientôt décidé. La Motte fut vivement affecté d’apprendre le danger où elle était. Les charmes, l’innocence d’Adeline, avaient triomphé des circonstances défavorables dont elle était environnée, lorsqu’elle lui avait été remise, et il fut alors moins touché des embarras qu’elle pourrait lui occasioner à l’avenir, que de l’espoir de sa guérison.

Madame La Motte veillait sur elle avec la plus tendre inquiétude, en admirant sa patiente tranquillité et sa douce résignation. Adeline en était reconnaissante avec usure, tout en se figurant qu’elle ne pouvait l’être assez. «Bien jeune encore, lui disait-elle, et abandonnée par ceux dont j’ai droit de réclamer la protection, je ne puis me rappeler aucune liaison qui me fasse regretter la vie, comme celle que j’espérais former avec vous. Si je vis, ma conduite vous exprimera bien mieux le sentiment que m’inspirent vos bontés; des paroles ne sont qu’un bien faible témoignage!»

La douceur de ses manières attachait tellement madame La Motte, qu’elle épiait les crises de sa maladie avec une sollicitude qui excluait tout autre intérêt. Adeline passa une nuit très-agitée, et quand le médecin reparut le lendemain matin, il ordonna qu’on ne lui refusât rien de ce qu’elle désirerait, et répondit aux questions de La Motte avec une franchise qui ne laissait aucune espérance.

Cependant, après avoir pris en abondance certaines potions adoucissantes, la malade dormit plusieurs heures de suite, et son sommeil était si profond, que sa respiration seule donnait des marques de son existence. Elle se réveilla sans fièvre, et sans autre mal qu’une grande faiblesse; mais en peu de jours elle reprit si bien ses forces, qu’elle fut en état de partir avec La Motte pour B...., village hors de la grande route, de laquelle il jugea prudent de s’écarter. Ils y passèrent la nuit suivante. Le lendemain, de grand matin, ils continuèrent leur voyage à travers une campagne sauvage et boisée; sur le midi ils s’arrêtèrent à un village isolé, où ils se rafraîchirent, et reçurent des instructions pour traverser la vaste forêt de Fontanville, sur la lisière de laquelle ils se trouvaient alors. La Motte désirait d’abord de prendre un guide, mais il redoutait plus le danger de découvrir sa route, qu’il n’espérait tirer avantage d’une assistance étrangère dans ces campagnes incultes et solitaires. C’est alors que La Motte projeta de passer à Lyon: là, il pourrait chercher dans le voisinage une retraite pour se cacher, ou bien s’embarquer sur le Rhône, pour se rendre à Genève, si la rigueur de sa situation le forçait un jour à quitter la France. Il était environ midi, et il désirait d’avancer sa route pour pouvoir dépasser la forêt de Fontanville, et arriver avant la nuit au bourg situé sur la lisière opposée. Après avoir mis dans la voiture des provisions fraîches, et pris toutes les informations nécessaires concernant les chemins, ils repartirent, et entrèrent bientôt dans la forêt. On touchait à la fin d’avril, et le temps était extrêmement doux et serein. La fraîcheur embaumée qu’exhalaient dans les airs les premiers parfums de la végétation; la douce chaleur du soleil, dont les rayons vivifiaient chaque nuance de la nature, et développaient chaque fleur du printemps, tout ranimait Adeline et lui communiquait la vie et la santé. En respirant le zéphyr, sa force semblait renaître; en promenant ses regards dans les clairières dont le bois était entrecoupé, son cœur épanoui jouissait avec délices; mais lorsque de ces objets, ses regards se détournaient sur monsieur et madame La Motte, dont les tendres attentions lui avaient rendu le jour, dans les yeux de qui elle lisait alors l’attachement et l’estime, son sein se gonflait de douces affections, et palpitait de reconnaissance.

Ils continuèrent leur voyage pendant le reste du jour, sans voir une chaumière, sans trouver une créature humaine. Le soleil allait se coucher; de toutes parts la vue était bornée par la forêt, et La Motte commença à craindre que le domestique ne se fût trompé de chemin. La route, si l’on peut appeler route une trace légère sur l’herbe, était quelquefois recouverte de plantes touffues, et quelquefois obscurcie par l’épaisseur du feuillage. A la fin Pierre s’arrêta, ne pouvant plus se reconnaître. La Motte tremblait de se voir anuité dans une forêt si sauvage et si solitaire: il avait de plus une crainte horrible des brigands. Il ordonne donc à Pierre d’avancer à tout risque, et s’il ne trouvait pas de chemin tracé, de tâcher de gagner un endroit de la forêt plus découvert. Pierre pousse en avant; mais après avoir marché quelque temps sans découvrir autre chose que des clairières en taillis, et des sentiers dans le bois, il désespéra d’en sortir, et s’arrêta pour prendre de nouveaux ordres.