Le soleil était couché; mais en jetant un regard inquiet par la portière, La Motte aperçut à l’occident, sur l’horizon lumineux, quelques tours obscures qui s’élevaient du milieu des arbres à peu de distance. Il commande à Pierre de tourner de ce côté-là. «Si ce sont les tours d’un monastère, dit-il, nous pourrons y trouver un asile pour cette nuit.»
La voiture avançait sous l’ombre des rameaux mélancoliques. Le crépuscule perçant au travers, répandait dans l’atmosphère, qu’il colorait encore, une solennité dont la vive sensation faisait tressaillir le cœur des voyageurs. L’attente les retenait dans le silence. La scène actuelle ramenait Adeline au souvenir des terribles dangers qu’elle avait courus, et son âme ne s’ouvrait que trop facilement à la crainte de nouvelles infortunes. La Motte descendit au pied d’une éminence tapissée de verdure, où les arbres, en se séparant, montraient l’édifice de plus près, mais n’en donnaient encore qu’une idée imparfaite.
CHAPITRE II.
Il approche et aperçoit les restes gothiques d’une abbaye: elle s’élevait sur une terrasse rustique, ombragée par des arbres très-hauts et très-touffus, qui semblaient contemporains du bâtiment, et répandaient alentour une ombre romantique. La plus grande partie de l’édifice tombait en ruines, et ce qui avait résisté aux ravages du temps, rendait plus terrible encore l’aspect de la fabrique dégradée. Les créneaux, qu’embrassaient d’épaisses guirlandes de lierre, étaient à moitié démolis et devenus la retraite des oiseaux de proie. D’énormes fragmens de la tour de l’est, presque tout écroulée, gisaient dispersés parmi l’herbe haute, qui ondoyait lentement sous l’haleine du zéphyr. Ornée de riches ciselures, une porte gothique, qui conduisait dans le principal corps de l’édifice, restait encore entière; au-dessus du vaste et magnifique portail s’élevait une fenêtre du même ordre, dont les arcades en pointe montraient des fragmens de vitraux rouillés, autrefois l’orgueil de la dévotion monacale. Imaginant que quelques créatures humaines pouvaient encore habiter ce lieu, La Motte s’approche de la porte et lève le marteau massif. Le bruit gémissant résonne dans le vide du bâtiment. Après avoir attendu quelques minutes, il enfonce la porte, qui, chargée de pesantes ferrures, criait aigrement en tournant sur ses gonds.
Il entre dans ce qui lui semble avoir été la chapelle de l’abbaye, où retentirent jadis les cantiques de la ferveur, où jadis coulèrent les larmes de la pénitence.
La Motte s’arrête un instant, il sent une sorte d’impression sublime, mêlée de terreur. Il parcourt de l’œil l’immensité du bâtiment, et, en contemplant ses ruines, l’imagination le fait rétrograder dans le passé. «Et ces murs, dit-il, le repaire de la superstition, où l’austérité trouvait sur terre un purgatoire anticipé, ils chancellent aujourd’hui sur les restes insensibles des mortels qui les ont élevés.»
L’obscurité s’épaissit et rappelle à La Motte qu’il n’a pas de temps à perdre: mais la curiosité le porte à poursuivre sa recherche; il cède à son impulsion. En marchant sur le pavé rompu, le bruit de ses pas roulait en échos dans cette vaste enceinte. Il croyait entendre la voix mystérieuse des morts, accuser le profane qui osait ainsi violer leur demeure.
De cette chapelle, il passe dans la nef de la grande église. Une des fenêtres, mieux conservée que les autres, donnait sur une longue perspective de la forêt. On voyait au travers les riches couleurs du soir, fondues par d’imperceptibles gradations avec l’azur solennel du haut des cieux. De sombres collines, dont les contours se dessinaient sur la vive clarté de l’horizon, terminaient le tableau. Plusieurs des piliers qui avaient autrefois soutenu la voûte étaient encore debout. Orgueilleuses images de la grandeur périssable de l’homme et de ses ouvrages, ils semblaient s’ébranler au moindre murmure du vent qui soufflait sur les ruines des colonnes déjà tombées. La Motte soupira, et faisant un retour sur lui-même: «Encore quelques années, dit-il, je deviendrai comme les mortels dont je contemple aujourd’hui les restes, et, comme eux aussi, je serai peut-être un sujet de méditation pour les générations à venir qui chancelleront quelques momens sur les objets de leur curiosité, avant de tomber à leur tour dans la poussière.»